Adèle Haenel accuse le réalisateur Christophe Ruggia de harcèlement et d’attouchements quand elle était adolescente. Depuis le début de la semaine, l’affaire fait beaucoup de bruit…

Adele Haenel
Adele Haenel © AFP / HANS PUNZ / APA-PictureDesk

Je ne sais pas si ce qui résonne si fort, ce sont les mots d’Adèle Haenel, ou plutôt le silence qu’ils révèlent. Silence opaque, épais, complice. Silence du « circulez y a rien à voir », silence du « qui ne dit mot consent ». Elle, elle n’a pas consenti. Alors elle parle Adèle Haenel, elle raconte, elle nomme. Elle dit « victime », elle dit « j’ai été victime », elle raconte les baisers forcés dans le cou, la main sur le torse, les doigts sur la cuisse. Elle avait entre 12 et 15 ans… Elle nomme l’emprise, le harcèlement, les attouchements. Les souvenirs remontent, les mots pilent juste et l’accusé sort du bois. Mais lui, Christophe Ruggia, il parle d’amour. Dans son droit de réponse comme dans des lettres qu’il lui a écrite, il y a quelques années…Il parle d’amour. L’amour d’un homme de 37 ans pour une gamine de 12 ans… Vous les avez, les images ? Les mains sur les cuisses, les baisers dans le cou, cet homme de 37 ans, cette gamine de 12 ans ? 

La loi dit « pédocriminalité ». La loi interdit, la loi cadre, mais la loi dit aussi « présumé innocent », avant d’être déclarés coupables. Alors toutes celles qui disent « j’ai été victime » sont présumées menteuses, présumées suspectes, à l’instant même où elles prennent la parole. Suspectes d’avoir intrigué, provoqué, et comment t’étais habillée, et t’a vu l’heure qu’il était ? Mais c’est quoi ce monde-là, où quand une femme, une jeune fille, une adolescente, qu’importe, dit : "il a mis ses mains sur moi, je ne voulais pas", on lui répond "tais toi" ? 

En nommant les faits, Adèle Haenel remet les choses à l’endroit, dans un monde qui marche sur la tête

Un monde où les victimes se sentent coupables, où les coupables sont persuadés d’être innocents. Un monde qui n’écoute pas. Un monde qui n’entend pas. Parce qu’elle a essayé dire, déjà, Adèle Haenel avant ça. Dire, à des oreilles qui se fermaient. Montrer, à des yeux qui se détournaient. 

Marine Turchi, l’auteur de cette enquête pour Médiapart a recueilli pendant sept mois la parole d’une trentaine de témoins : tous savaient. Ils étaient là, pendant le tournage et en amont, pendant les répétitions. Et ils sentaient, tous, que quelque chose n’allait pas. Deux seulement, ont tenté de protester. Ils ont été écartés du plateau. 

Silence radio. Silence délétère, silence mortifère, c’est lui qu’on entend entre les mots d’Adèle Haenel. Le silence d’une famille, qui, comme toutes les familles, a eu peur, peur pour cet enfant, peur pour elle-même, peur de la police, peur du « qu’en dira-t-on » et qui lui a dit « tais toi ». 

Et puis il y a la grande famille du cinéma

Qui, dans un bel ensemble, protège les agresseurs, lamine les agressées. Depuis MeToo. Elles ont été si rares à prendre la parole pour dénoncer un système qui, sous couvert de « liberté artistique », encourage l’agression, le harcèlement, le viol. Elles étaient si puissantes, celles qui, au contraire, ont volé au secours d’Harvey Weinstein, de Roman Polanski et de la « liberté d’importuner »… Oui, décidément, c’est bien sur la tête qu’on marche - tais toi - et, au passage, la dignité des victimes qu’on écrase. Tais toi, je te dis, sinon, ça ira mal pour toi…

Alors c’est vrai, cette fois, la société des réalisateurs a réagi très rapidement. Une procédure de radiation a été lancée contre Christophe Ruggia. Dans la foulée, le Parquet de Paris a ouvert une enquête pour harcèlement. C’est bien. C’est ce qu’on appelle un bon début. Avec un risque, non négligeable, de classement sans suite à la fin. C’est ce qui arrive dans 73% des affaires de violences sexuelles aujourd’hui… 

Et Adèle Haenel l’a rappelé : au bout de la chaîne, 1 viol sur 100 seulement débouche sur une condamnation. Cette justice-là, elle n’y croit pas. C’est pour ça qu’elle a préféré les médias. Un peu plus sûre d’être entendue, voire d’être crue. Adèle Haenel a brisé un silence : le sien. Et elle le dit : elle, elle peut. Elle n’est plus précaire, elle n’est plus seule. 

Avec elle, ce sont toutes les autres qu’on entend. Derrière elle, on les devine, celles qui se taisent. 

Quand on sait qu’une femme sur deux, en France, est victime d’au moins une forme de violence sexuelle au cours de sa vie, alors ce silence devient tonitruant.

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