Dimanche 11 octobre, c'est la journée mondiale des filles. À cette occasion, l’association "En avant toutes" a rendu publique une étude inédite sur les violences sexistes et sexuelles subies par les 15/25 ans. Giulia FoÏs a eu envie d’écrire à la jeune fille dont l’histoire se dessine à travers plein de témoignages.

Lettre à une jeune femme à l'occasion de la journée mondiale des filles
Lettre à une jeune femme à l'occasion de la journée mondiale des filles © Getty / Carlo A

C’est une population qui passe habituellement sous les radars. Les grandes enquêtes ne sondent pas les mineures. Et aucune étude n’a fait de ces jeunes femmes une catégorie spécifique, comme c’est le cas pour l’enfance et l’inceste. 

On n’a pas la moindre idée de ce qui se joue pour elles quand elles quittent l’adolescence, comment et à quelles conditions elles entrent dans l’âge adulte

Jusqu’à cette étude, donc, qui compile près de 1500 témoignages. D’un récit à l’autre, des similitudes troublantes qui dessinent peu à peu le scénario global d’une violence systémique. Systémique d’abord parce que 93 % des auteurs d’agression sont des hommes, et 97% des victimes en sont des femmes

Il faut le dire si on veut comprendre (et dégommer) ce qui se met en place dans l’éducation des garçons, et dans celles des filles, pour que ces schémas délétères se reproduisent à l’infini. Il faut le dire parce que dire, c’est toujours agir. Même si, pour ma part, j’ai surtout eu envie d’écrire… À la jeune fille, la jeune femme dont le portrait, dont l’histoire se dessine à travers tous ces témoignages : 

Chère toi, 

Je ne te connais pas, je te devine un peu, je crois, on se ressemble sur certains points, de ceux dont on se passerait bien. J’ai eu vingt ans et tu les as, je me souviens et je la vois, cette vie comme elle te tend les bras, et tu la bouffes, et tu la bois. À pieds joints tu viens de sauter, t’es grande ça y est, enfin, tu crois. Un premier stage, un job d’été, une parenthèse pour respirer, la suite te paraît toute tracée. À la rentrée, tu vas retrouver, le chemin de l’université. T’es une sérieuse, tu vas bosser. Compte pas tes heures, dans le viseur, t’as un avenir et un métier. Tes parents te l’ont répété : on a toujours ce qu’on mérite, aucune violence n’est gratuite, tu apprends à faire attention, aux feux rouges, aux mauvais garçons. Tu ne parles pas aux inconnus, on t’a briefé, on t’as prévenue. 

Le truc que tu ne sais pas encore, le seul détail que tu ignores, c’est que sur leur poitrine ou leur front, il y a très rarement marqué sale con

Celui-là tu le connaissais, c’était ton patron, ton senior, un cousin, ou même un copain. Ce qu’ils avaient tous en commun, c’est qu’eux ils te connaissaient bien, savaient exactement quoi faire, pour te tenir au creux de la main. Il est patient, il va doucement, que tu ne te rendes compte de rien. En silence il tissait sa toile, que tu puisses pas te faire la malle, il t’en mets plein la vue, plein les yeux. C’est un amoureux merveilleux. Il est plus riche, il est plus vieux, il est plus fort, c’est toi en mieux. Il t’intimide, il t’impressionne, il te domine, c’est un bonhomme. Et il te parle comme personne avant lui n’avait su le faire, à ses yeux t’es si singulière. T’as de la chance d’être tombée sur lui, il va pouvoir t’apprendre la vie. Au fait, ils sont nuls tes amis, coupe les ponts, ils te méritent pas, cesse de les voir, promets le moi. Qu’est-ce que tu fais ? Et où tu vas ? Ton téléphone, donne le moi. C’est pas que je ne te fais pas confiance, mais non ce n’est pas de la surveillance, quand on s’aime on partage tout, quand on s’aime oui, on est jaloux. Mon amour, faut que tu comprennes, t’es ma princesse, tu es ma reine, j’ai peur quand tu t’éloignes de moi, j’ai peur pour nous, j’ai peur pour toi. Alors tu revenais sur tes pas, alors tu le prenais dans tes bras. On ne t’a jamais aimée comme ça, enfin au début en tous cas

Passent les semaines, passent les mois, ça a fini par t’étouffer. Un soir t’as voulu résister, garder ton téléphone pour toi, sortir, aller au cinéma. C’était un film qu’il aimait pas, ou les horaires, qui n’allaient pas. Peu importe tu l’as mérité : il t’as mis ta première branlée. C’est drôle c’est lui qui a pleuré. Genoux à terre, main sur le cœur, sa voix tremblait, il t’a juré, que tu l’avais poussé à bout, que vraiment tu le rendais fou, qu’il ne recommencerait plus jamais, qu’il essaierait de moins t’aimer. Cette fois là tu l’as écouté, alors le piège s’est refermé

Passent les mois, passent les années, les coups pleuvent ça devient régulier. Ah non pardon, non, ça dépend, parfois il est juste humiliant. Quand tu lui dit que t’as pas envie, désolée, pas ce soir chéri, il serre les dents, devient cassant, et ce rictus, en t’insultant… Il te harcèle, te prend la tête, tu voudrais juste que ça s’arrête. Ca tombe bien, il a terminé, il a jouit, il s’est écroulé. T’as pas compris ce qu’il s’est passé. Tu ne sais même pas qu’il t’a violée

Si si ma belle, je suis désolée, c’est bien comme ça que ça s’appelle. Il va bien falloir le nommer, si tu veux un jour recoller tous tes morceaux, faut mettre des mots, même les plus gros et les plus laids, ceux qui râpent ceux qui font pleurer

C’est pour ça que t’as pas parlé, pendant deux ans, t’as encaissé. Victime de violences conjugales ? Ah non pas toi, ça fait trop mal. Et « victime », ça fait pas envie. Alors tu t’es tue, t’as rien dit. Mais t’as plus le choix, dedans ça crie, ça tambourine, ton cœur, ça cogne, et puis ça gronde, et puis ça grogne. Courage allez, ces mots maudits, ils font moins mal une fois sortis". 

Courage allez, toi, t’es jolie. N’oublie pas que le moche c’est lui

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