Un nouveau hashtag a vu le jour sur Twitter : "paye ta plainte". Marre d'entendre, dans les commissariats et gendarmeries, les "Comment étiez-vous habillée ?" culpabilisants. Dans 92% des cas, les victimes de viol disent la vérité. Pourquoi ne les écoute-t-on pas ?

Les fausses plaintes pour viol existent, oui. Dans 2 à 8% des cas. 92% du temps, elles disent la vérité. Pourquoi ne les écoute-ton pas ?
Les fausses plaintes pour viol existent, oui. Dans 2 à 8% des cas. 92% du temps, elles disent la vérité. Pourquoi ne les écoute-ton pas ? © Getty / PhotoAlto/Frederic Cirou

Si je m'écoutais, je prendrais des gants… De boxe. Enfin façon de parler... ou de tweeter. Le ring est virtuel mais les coups sont réels…  C’est un mot clé bien balancé, des uppercuts qui percutent et des crochets à la volée. 

Premier round, mi-octobre : #balanceTonPorc, oh oui, là ça a frappé fort… Beaucoup se sont mis à flipper, c’était l’enfer qui nous guettait. De délation en délation, 1000 têtes allaient pouvoir tomber, comme ça pour rien, presque ou si peu, pour un geste malencontreux, sous le coup d’une fausse accusation. Six mois plus tard, on souffle un peu, pas d’hécatombe à l’horizon, tant le système est bien rodé : l’agresseur toujours protégé, quand on fait taire les agressées. 

On craint la victoire par KO, mais non pardon, ce serait trop tôt. C’est le deuxième round, en ce moment-même, deuxième hachtag, ça vole, ça saigne… C’est #PayeTaPlainte et ça essaime. 

#PayeTaPlainte

Un hashtag qui rassemble les témoignages de celles et ceux qui ont eu à porter plainte pour des faits de violences sexuelles. 

Cette barmaid, par exemple, victime de tentative de viol sur son lieu de travail, qui s’entend dire que travailler en jupe est une incitation au viol – et la prochaine fois, elle viendra en burka, c’est ça ?  

Ou bien cette mère de famille, qui voudrait porter plainte pour violences conjugales, à qui l’on conseille de faire marche arrière parce que, quand même, faut penser aux enfants – qui dorment mieux quand les coups pleuvent, je suppose…  

Des histoires comme celles-là, le Groupe F, collectif féministe et le Tumblr Paye ta police, en ont reçu 500 en dix jours. 

Jamais une enquête de cette ampleur là n’avait été réalisée et très franchement, elle permet de comprendre, pour qui aurait encore un doute, pourquoi une victime sur dix seulement porte plainte et pourquoi, à l’arrivée, un violeur sur cent se voit condamné, aujourd’hui encore, en France. 

Que dit l’enquête ? 

Que neuf fois sur dix, les victimes sont mal prises en charge dans les commissariats. 

Exemple ? Elle porte plainte pour viol contre le frère d’une amie. On lui répond : « Et à lui, vous en avez parlé ? Il en pense quoi ? Il est d’accord ? ». 

Autre exemple :

En fait, dans 60% des cas, les forces de l’ordre refusent de prendre la plainte, sachant que c’est parfaitement illégal, ou dissuadent la victime d’aller au bout de sa démarche : vous êtes sûre ? Vous n’avez pas peur des représailles ? Vous savez, ce sera classé sans suite. La victime insiste ? On la culpabilise. Et pourquoi elle était seule à trois heures du matin ? Et pourquoi elle n’a pas crié ? Et le « Comment étiez-vous habillée ? », ça aussi, elle l’a eu, celle qui raconte au Groupe F son passage au commissariat. Une autre, venue porter plainte pour une agression sexuelle subie alors qu’elle était avec sa compagne : « Votre amie et vous vous teniez la main ? Ah ben vous provoquez, aussi » Eh ouais, lesbienne, double peine ! 

Pourquoi la parole des victimes est-elle si souvent mise en doute ?

Mais là, vous vous dites certainement que j’exagère. Et que ces femmes mentent pour faire leurs intéressantes. Si si, vous le dites déjà, sur Twitter. De toutes façons, c’est presque un réflexe de mettre en doute la parole des victimes. D’après la dernière grande enquête Ipsos sur le sujet, un français sur trois pense qu’une femme qui accuse quelqu’un de viol le fait pour se venger d’une déception amoureuse, 23% pour attirer l’attention. 

Le problème, c’est donc au moins autant l’absence de formation criante des gendarmes et des policiers, que la culture du viol dans laquelle on baigne tous. 

Vous savez, celle qui nous fait croire que le violeur est forcément un loup garou, un étranger sorti de nulle part, un « pas comme nous ». 

Alors forcément, quand une victime porte plainte, sans prendre la peine de l’écouter, on lui demande : « Pour le portrait robot, on le fait noir ou on le fait arabe ? » Et quand cette autre vient dénoncer les viols que lui fait subir son mari, à répétition, on la renvoie dans ses cordes : « Ça n’est pas un viol. Un viol, c’est tard dans la nuit, dans un parking par exemple, par un inconnu armé ». Euh… Dans les mauvais téléfilms, oui. Dans une minorité de cas de la vraie vie, à la rigueur. Mais neuf fois sur dix, la victime connaît son agresseur. C’est affreux, hein ? 

Affreux de se dire que quelqu’un en qui elle avait confiance l’a réduite à l’état d’objet, lui a introduit de force un doigt, son sexe, ce que vous voulez, parce que la réalité du viol, c’est ça, et à un moment donné, il faudra peut-être que vous acceptiez de l’entendre, si vous voulez qu’on puisse avancer. 

Vous êtes 29% à penser que les hommes violent parce qu’ils ont des poussées de testostérone et 25% que, si on ne prend aucun risque, on a aucune chance d’être violée. 

Alors c’est sûr, c’est plus rassurant que de se dire qu’en fait, c’est juste une question de mauvais endroit au mauvais moment. Et que celle qui était à ce mauvais endroit, à ce mauvais moment, si elle trouve encore la force de parler, de raconter, d’affronter le regard d’un inconnu en uniforme, il faudrait peut-être que vous l’écoutiez. 

Les fausses plaintes pour viol existent, oui. Dans 2 à 8% des cas. 92% du temps, elles disent la vérité.  

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.