Giulia Foïs nous catapulte dans le passé, à l’âge où tout commence, là où se dessinent les premières différences : celui de l’adolescence.

Giulia Foïs écrit à la jeune fille de 15 ans qu'elle a été
Giulia Foïs écrit à la jeune fille de 15 ans qu'elle a été © Getty / CSA Images/Printstock Collection

Un très chouette livre sort aujourd’hui chez Flammarion : 28 auteurs, sous la houlette de la géniale blogueuse Jack Parker, écrivent une lettre à l’ado qu’ils ont été. On y trouve que des gens très très bien, comme Rokhaya Diallo, Océane Rose Marie, Nadia Daam, Titiou Lecoq et j’en passe… 

Retrouvez ici le recueil de Lettres à l'ado que j'ai été, chez Flammarion

Toute une joyeuse bande qui donne envie de regarder devant, alors même qu’elle jette un œil en arrière… C’est parfois émouvant, parfois joyeux, toujours généreux puisque les bénéfices de la vente du livre iront directement à l’association de lutte contre le harcèlement scolaire, Marion, la main tendue. Chapeau, parce que l’exercice n’est pas évident… 

Je vous recommande à tous de le faire : dans la série « bilan, perspective de soi-même », on est pas mal. J’ai vraiment pas pu résister, je l'ai fait. 

Lettre à Giulia Foïs, 15 ans

Chère Giulia, 

On est mercredi, il est bientôt 11H. Je te parle doucement, parce que te connaissant, tu es encore un peu dans les choux. Tu es ce qu’on appelle un Diesel. Tu verras, dans quelques années, le Diesel, on trouvera ça génial. Mais assez vite, on reviendra à l’essence, alors… Mets-toi une pile. De toutes façons, pardon, mais un jour tu n’auras plus vraiment le choix. Ben oui, à cette heure là, tu seras à la radio, en direct, pour ta chronique. Si si, tu feras une chronique, à la radio. Pas France Info, non, ça, désolée papa, tu y passeras, tu n’y resteras pas. T’es pas loin, à peine un étage au-dessus. Et là où t’es, t’es bien. T’as quand même trouvé le moyen d’être payée pour parler, dis donc, bien joué ! Tu ne t’en doutes pas, pour l’instant. Tu n’as pas la moindre idée de ce que tu vas faire, ni de ce que tu vas devenir. En fait, la seule ambition que tu aies, à 15 ans, c’est d’être heureuse de te lever le matin. Ton frère, ça le rend dingue : il a fait Polytechnique, il te veut à Normale Sup, ton frère, mais tu lui dis « Normale sup', pour quoi faire ? » 

Bonne nouvelle : t’iras pas à Normale Sup'. T’essaieras même pas. Et t’auras bien raison parce que, globalement, ton objectif professionnel, tu l’as tenu : tu as été heureuse de te lever le matin. Tu as pris un plaisir fou à ce que tu as fait et rien que pour ça, tu sais quoi ? Ben ça vaut le coup de grandir. Ça fait mal, attention. Ça fait des bleus, ça fait des bosses, ça laisse des traces, et ça cabosse. Mais de là où tu es, même pas peur, t’es encore toute entière, t’as encore tout ton toi, alors compte pas sur moi pour tout spoiler. Sinon, peut-être que t’irait pas. Et ce serait dommage. Parce que je te jure, ça vaut le coup. 

T’es amoureuse, je crois. Très amoureuse. De Laurent. Et de Vincent, aussi. En même temps. Non, alternativement. Ca va durer un an, deux ans. Et puis ça s’arrêtera. Tu vas pleurer, un peu, beaucoup. Tu vas serrer les dents. Et tu recommenceras. T’aimes bien aimer, je crois. Même si c’est à peu près à ce moment là que ça commence à devenir compliqué, einh ? Ca y est le voile se déchire. Tu le vois dans ton corps, tu l’as senti dans ta chair : toi, tu es une fille. Et une fille, c’est pas un garçon. De temps en temps, tu voudrais bien faire comme avant : jouer avec eux, à se pousser, se chahuter, se tirer fort par les cheveux. Mais là, tu sens que ça peut déraper. Tu sais pas bien comment, tu sais pas bien pourquoi, mais tu le sens maintenant. Le terrain est devenu miné ; un pas de trop, un geste de trop, qui peut être mal interprété : à quel moment, le coup de sifflet ? A quel moment la fin de partie ? Et puis quand c’est qu’on doit dire stop ? Au fait c’est quand qu’on a cessé de jouer ? Tu vois qu’ils jouent de leur côté. Tu fais semblant de t’en moquer. Et toi aussi, maintenant, tu le fais. Tu restes avec toutes tes copines, là-bas, postées, sur le côté. Non pas au centre de la cour, c’est pour le foot, ça, non mais ! Et puis, faut croire que les vraies filles, elles jouent jamais au foot, tu sais. Mais tu t’en moques, parce qu’en vrai, t’as deux pieds gauches. C’est juste que t’aurais bien aimé avoir le droit d’essayer. Juste une fois, juste pour voir. 

Ce que t’as vu, c’est le loup. Il a suffi que ta grande sœur te dise de faire attention, avant de coucher avec un garçon, d’être sûre d’être vraiment amoureuse, pour que BIM ! Tu fonces. Tu voulais juste voir ce que ça faisait. Mal. Ça t’a fait un peu mal. Mais pas trop, ça va. T’étais déçue, surtout. T’as trouvé que les adultes en faisaient quand même un peu des caisses. Alors t’y es retournée, un peu plus tard, pour vérifier. 

Giulia, j’ai une très bonne nouvelle pour toi : ça finira par être chouette. Vraiment. C’est toi qui le découvriras. Parce que tu questionneras. Que tu t’interrogeras. N’arrête jamais ça. Essaie, teste, tente. N’écoute pas les « il faut », encore moins les  « il ne faut pas ». Au fond, y a que toi qui sait ce qui te fait du bien à toi. Alors trace ta route, à toi. Bagarre-toi. Accroche-toi… A tes créoles, elles, elles ne te lâcheront pas. Et si t’as mal, pleure un bon coup - oui, t’as le droit - mais relève-toi. Parce que ça ne fait que commencer. Toute ta vie, tu vas chercher. C’est bien, ça, de chercher. Si tu cherches, c’est que tu es en vie. C’est que rien n’est figé et que tout est possible. 

À l’heure où je t’écris, tu sais, j’ai pas encore trouvé. Pas encore tout trouvé. Mais il y a une chose que je sais, c’est que j’ai pas fini d’aimer. 

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