On dit souvent que le diable est dans les détails… Aujourd’hui il se trouve sans doute dans un tube de rouge à lèvres…

Le mouvement No Make Up est-il une véritable émancipation ?
Le mouvement No Make Up est-il une véritable émancipation ? © Getty

Qui se trouve vraisemblablement lui même au fond d’une poubelle, si on en croit ce sondage Ifop : 44% des françaises ont jeté leur bâton de rouge à lèvre pendant le confinement et ne l’ont pas récupéré depuis. Plus largement, le nombre de femmes qui se maquillent quotidiennement a diminué de moitié, passant de 42% en 2017, à 21% aujourd’hui. 

On évacue tout de suite le fameux effet masque parce que ça n’est pas ce qu’il y a de plus intéressant. Et parce qu’on comprend qu’on ait pas envie de s’étaler du rouge et du gras sur tout le visage. Oui, c’est pour ça, d’abord, qu’elles y ont renoncé. Sauf qu’elles ont aimé. 

Se débarrasser d’une contrainte, gagner du temps, se dégager, en fait d’une injonction qui dirait en somme : femme tu es, femme tu te maquilles. 

A peu près dans le même mouvement, on en a vu se laisser pousser des cheveux blancs, arrêter de s’épiler, et faire voler leurs soutiens gorge. C’est d’abord parce qu’elles devaient télétravailler TOUT EN faisant l’école aux enfants ET en faisant tourner la baraque qu’elles n’ont plus eu de temps pour ces gestes du quotidien... 

Mais alors, à l’abri des regards extérieurs, elles ont découvert un corps au naturel, un confort, une liberté, et au fond, si l’on en croit tous les témoignages sur le sujet, c’est elles-mêmes, qu’elles ont retrouvé. 

A croire qu’elles s’étaient perdues, à force de se conformer à ce qu’on attendait d’elles. 

A croire que cette 3ème révolution féministe est bien celle de l’intime, celle d’un être de chair et d’une chair qui exulte, qu’elle quelle soit et en fait juste parce qu’elle est. 

Cesser de se maquiller, de s’épiler, de se teindre les cheveux, c’est se présenter au monde en disant me voilà, moi, telle que je suis, et telle que je suis je me plais et le regard que je pose sur moi est au moins aussi important que celui que tu poses sur moi. 

Sur moi et sur toutes les femmes, dont tu apprécieras, comme ça, un peu mieux la richesse et la diversité. Il y a quelque chose d’assez jubilatoire à les observer… Il y aurait même l’envie, parfois, de se dire qu’au fond, le confinement, c’était pas si mal que ça, voire une chance inespérée de faire le point sur nos vies, à base de ça ça va, et de ça ça va pas, mais non, ça, quand même, je n’irai pas jusque là. 

Pourquoi ? 

Déjà parce que, dans ce sondage aussi, un tiers des femmes interrogées continuent d’estimer que ne pas se maquiller, c’est se laisser aller et elles sont deux sur trois à considérer qu’il faut quand même faire un tout petit effort au travail. Ce en quoi elles n’ont pas tort. Le sociologue Jean-François Amadieu l’écrivait dans « Le Poids des apparences » : 

Se présenter au naturel à un entretien d’embauche est la démarche la plus courageuse, car la plus nuisible en termes de chances d'accès à l'emploi. Toutes les campagnes de testing ont démontré qu'une femme qui s'affichait sans maquillage était automatiquement jugée moins compétente et moins intelligente.

Conclusion : ancrés comme ils sont, nos stéréotypes ne vont pas valser en deux mois… 

Et puis de toutes façons, le confinement n’a rien inventé : il n’a fait qu’accélérer des tendances déjà à l’œuvre dans la société en général, chez les jeunes en particulier. Les adeptes du « body positive », c’est à dire cette façon d’affirmer qu’on est belle avant tout parce qu’on est soi, et tant pis pour toutes les tailles 36 qu’on ne mettra pas, existaient déjà bien avant le COVID. 

Tout comme cette aspiration à un retour au naturel dans l’esthétique ou dans la cosmétique. Les jeunes femmes n’ont pas attendu le virus pour être sensibles à l’impact environnemental de leurs produits de beauté, et elles étaient déjà soucieuses de ne pas se mettre n’importe quoi sur la peau. 

Donc non, je ne baiserai pas les pieds de la pandémie – déjà parce que c’est dangereux. Et j’attends de voir si la tendance dite du « No Make Up », va durer, une fois le regard des autres retrouvés, une fois les masques enlevés… D’ailleurs quand je dis « No Make Up », en soi, c’est déjà un problème. Parce que c’est déjà un hashtag, un mot clé sur les réseaux sociaux, comme un cri de ralliement qui a déjà ses figures de proue, mannequin, actrices, chanteuses, qui postent déjà leur photo « sans maquillage », mais avec beaucoup de guillemets et sans doute pas mal de photoshop … 

On est donc peut-être au moins autant sur une prise de conscience féministe pour certaines que sur un bon gros effet de mode pour d’autres… 

Avec, comme chaque fois du coup, quelques élues qui en sont, et une armée de pauvres filles qui n’en sont pas. Oui, on n’a pas attendu très longtemps non plus pour voir fleurir le terme « make up shaming », c’est à dire cette façon de s’en prendre, sur les réseaux, à celles qui osent encore se maquiller. 

Et voilà comment on quitte un dogme pour en retrouver un autre, comme s’il nous était toujours aussi difficile de penser et d’agir par nous-mêmes, d’exister en dehors des regards extérieurs. La véritable émancipation consisterait à dire je me maquille, ou je ne me maquille pas, parce que j’en ai envie ou pas. Dire, au-delà du bâton de rouge à lèvres, tout simplement je, en fait. Pour les hommes, comme pour les femmes. Là, ce serait une révolution. La révolution dite du désir. Et c’est un chouette programme, pour les années à venir!

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