N’ayez pas peur, approchez vous, l’histoire qu’on va vous raconter ce soir a tout du conte de fées. Du moins elle en a l’apparence…

La mannequin et écrivaine française Loulou Robert
La mannequin et écrivaine française Loulou Robert © AFP / JOEL SAGET

On est dans l’Est de la France, quelque part dans la petite enfance. La petite fille grandit choyée, milieu ouvert, aimant, aimée… Elle passe toutes ses journées à jouer avec ses poupées. Elles les coiffe et elles les habille, elle les cajole, et elle babille : un jour moi je serai comme elles, et très très grande, et très très belle, et ce jour là mon prince viendra, de loin il me reconnaîtra et puis il se battra pour moi. Elle leur sourit, et elle y croit.

Passent les jours, puis les années, à la cave on range les poupées, on dit adieu à ses Barbie, et puis on dit bonjour Paris. On a du rêve dans ses bagages, c’est l’envie qui fait le voyage. C’est la vie qui lui tend les bras, c’est trop tentant, elle saute le pas. Etudiante en philosophie, elle bosse le jour, elle vit la nuit. Elle est bosseuse, elle est jolie, un jour on la photographie. D’un flash à l’autre, la p’tite sourit, jusqu’à en avoir le tournis. Bon petit soldat, elle moufte pas, fait ce qu’on lui dit, et file tout droit. Droit dans le mur, ou dans l’impasse, la gifle on lui colle en pleine face. Femme tu es, et tu n’es que ça, alors tu ne t’appartiens pas, ton corps veut pas ? Il est à moi. Tais toi donc, viens sur ce matelas. Alors elle fait, alors elle va. Les dents serrées, la gorge nouée, elle sent son ventre la brûler. A l’intérieur, elle croit crever.

Passe les jours, puis les années, des années à se relever. Les morceaux, il faut les recoller. Et les mots elle va les trouver. Comprendre ce qu’il s’est passé. Tous ces mots dont on a manqué. Ce « non » qu’on n’a pas prononcé. Et pourtant oui, il était là. Et pourtant non, on voulait pas. Ce jour là elle avait pas le choix. Qui ne dit mot, ne consent pas.

Une enfance pleine d’amour 

Loulou Robert : « J’ai reçu énormément d’amour dans ma famille. J’ai une grande sœur qui a presque cinq ans de plus que moi, et un petit frère qui a 12 ans de moins que moi. On me compare beaucoup à mon aînée très solaire. Il paraît que j'étais le petit vilain petit canard, pour ne pas dire « celle qui fait toujours la gueule, qui ne va jamais bien ». On me voit aussi comme l'intellectuelle. J’étais solitaire. Mes seules amies étaient mes peluches et mes poupées à qui je parlais. Je me racontais des histoires d’amour, je chantais… Mes peluches étaient mes bébés que je protégeais ou l’inverse, elles me protégeaient. Je pouvais passer des heures dans ma chambre à jouer avec elle et je ne voulais pas que d'autres enfants jouent avec moi. J'étais bien toute seule. Je trouvais que leurs jeux étaient débiles. Ils ne comprenaient pas ce que c'était vraiment la vie. »  

A 13 ans l’adolescence un passage pas bien vécu 

LR : « Etre adolescent aujourd’hui est très compliqué parce que tout change et que ce que l’on joué avec les poupées, on se rend compte que cela ne passera pas forcément comme ça. Puis on commence à avoir des seins, des poils. Au début, je voulais paraître grande, je mettais plutôt du coton dans mes soutien gorges pour ressembler à ma grande sœur. Et apprenant après, j'ai commencé à vouloir faire disparaître les formes, les seins, le ventre… Je n’étais pas à l’aise avec mon corps. Dans ma famille, les personnes se promènent facilement nus. Moi pas. J’étais celle qui mettait un tee-shirt jusque dans la baignoire lorsqu’il y avait quelqu’un dans la pièce. »  

Coupée de son corps

LR : « Mon amoureux m'a toujours respecté, mais je n’avais pas tellement envie de faire l’amour, et donc on ne le faisait pas. Ce n'était pas un plaisir pour moi. Je ne ressentais pas grand-chose, mais que ça me faisait souvent pleurer après, mais sans vraiment comprendre pourquoi. J'avais en tête des images de choses dégoûtantes, avec des images d’hommes boueux qui venaient me chercher. Je me sentais doublement coupée en deux. Je me sentais séparée de mon corps : ce qui est en dessous de mon cou n'existe pas. Mais aussi mon cerveau se déconnecte même lors de rapports sexuels consentis. Je n'arrivais pas à être là, c’était un mauvais moment à passer. »  

Fille du journaliste Denis Robert 

LR : « On père m’a transmis l’idée de ne pas lâcher, l’envie du combat. J’ai aussi en moi, une rage de vivre parce que j’ai des idées noires à combattre depuis que je suis toute petite. Cela demande de la force, du courage et de la volonté pour ne pas lâcher. 

Je tiens de ma mère « un gène du malheur » : je suis plus Lexomil que Vitamine.

Je suis névrosée mélancolique comme elle. Elle a toujours fait comme elle pouvait, c'est compliqué d'avoir cette chose triste en soi. Et qu’en fait-on si on n'a pas les mots si on n'a pas confiance en soi, si on n'a pas une passion comme elle en a. » 

Une très bonne élève 

LR : « L’alcool, la drogue, c’était « jamais de la vie ! » Je suis une gamine assez sérieuse qui obtient son bac avec mention très bien et j’entame des études de philosophie. A ce moment-là, je ne sais pas trop qui je suis. Je sais qui sont les autres et ce qu’ils veulent. Mais moi, je ne sais pas qui je suis, et ce que j’aime, à part lire. Je vis par amour pour les autres, surtout pour ma famille. Je ne veux pas décevoir. J'ai de bonnes notes à l'école, même si on ne m’a jamais mis de pression. Je suis très docile un parfait petit soldat. »  

Une entrée dans le mannequinat  

LR : « Tout n'a pas été noir dans le mannequinat, les difficultés rencontrées m’ont fait grandir. J’ai commencé vers 15, 16 ans. J’ai gagné un et je suis inscrite dans une petite agence en Lorraine, à Nancy. Et là, je fais un premier test photo un peu ridicule. J’ai l’air d’avoir dix ans de plus sur ces images. Mais ma famille est contente.  Ensuite je pars à Paris une journée toute seule. Ça me stresse, je veux aller à l'école et finalement, j'arrête. Quand je retourne à Paris pour mes études, je reprends les photos parce que je n’ai pas d’argent. Je préfère faire le mannequin, que j’imagine moins contraignant que d’être serveuse. Je vais frapper à la porte d’une agence qui m’embauche. »  

J’écris « je ne sais pas qui je suis, alors je ne suis que belle » dans mon livre. Le mannequinat n’est pas que cela, mais il y a une forme de dépossession de soi-même. La plupart des filles qui sont mannequins très jeunes ne savent pas vraiment qui elles sont, ce qu'est leur corps, ce qu'est la féminité. Cela commence à changer heureusement, mais on ne nous demande pas souvent notre avis.  

Quand vous êtes mannequin, vous cochez toutes les cases de la victime d'abus sexuels : les filles sont mineures, viennent de pays étrangers, et n’ont que cette chance là pour réussir et envoyer de l'argent à leur famille. Il faut qu’elles parviennent à travailler, elles n’ont pas le choix. 

En face, la plupart des photographes, des directeurs de casting, sont des hommes. Ainsi, le corps, notre corps est mis à disposition quand même sur un plateau, sur un plateau photo, mais sur un plateau. »  

En 2011, elle croise la trajectoire d’un grand photographe 

LR : « C’est un milieu dans lequel, il est difficile de poser les limites. On flirte aussi avec les frontières entre être un sujet et ne pas être un objet. L’équipe est sympa, on ne se plaint pas. Je suis tombée sur la mauvaise agence à l'époque, mais certaines aujourd’hui protègent les filles et les préviennent sur ce qui qui est acceptable ou pas. »

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