Quand des militantes protestent, elles sont embarquées au commissariat. Une élève de 3e porte un débardeur et subit une procédure disciplinaire pour tenue inappropriée. Des militantes sont sanctionnées par une amende pour affichage sauvage… Toutes ces plaintes sont sans suites : le droit des femmes n'est que théorique.

Action-choc pour dénoncer les féminicides et les mesures insuffisantes du gouvernement. (ici le 5/10/19 à Paris)
Action-choc pour dénoncer les féminicides et les mesures insuffisantes du gouvernement. (ici le 5/10/19 à Paris) © AFP / Edouard Richard / Hans Lucas

En toute logique, officiellement : une manifestation non déclarée est par défaut interdite. Et la loi c’est la loi… Parfois. Pas toujours. Quand ça nous arrange, en fait… 

Une leçon de décence vestimentaire...

Tenez, par exemple, la semaine dernière : cette élève de 3e dans l’Isère : procédure disciplinaire pour tenue inappropriée. Elle portait un débardeur, vêtement contraire au règlement, dit le proviseur. Règlement, qui, dans chaque Académie, demande aux élèves de s’habiller de façon décente. Je comprends la théorie : le "tous à poil", dans la cour de récré, ça peut dégénérer. La pratique m’interroge un peu plus… Parce que, voyez-vous, un short, sur un garçon, ça passe, c’est décent. Alors que sur une fille, eh ben non. Valable pour le torse nu, valable pour les jeans taille trop basses, et globalement pour l’ensemble du vestiaire. 

C’est le hachtag #PayeTonBahut qui, sur les réseaux sociaux, grouille d’anecdotes dans le même genre… Mais aux filles furax de ne pas jouir des mêmes libertés que les garçons, on répond souvent la même chose : les garçons sont de drôles d’oiseaux, des bêtes en rut, des animaux incapables de se refréner, infoutus de pouvoir intégrer la notion même du mot respect. Les filles, elles, doivent le comprendre, et si possible dès l’âge tendre : l’espace public est dangereux, s’y aventurer, c’est périlleux. À elles de faire attention, à elles de calmer les pulsions de leur camarades, garçons. Couvrez-moi ces épaules, allons !

Pas trop quand même, hein remarquez. Vous vous souvenez, quand, en septembre dernier, des femmes en burkini veulent aller se baigner dans une piscine du 11e arrondissement, de Paris. Elles se font expulser. Ordre public menacé, on parle hygiène, sécurité, le règlement est ce qu’il est, faudra bien vous y conformer… Et pendant qu’on les interpelle, le voilà qui se plante devant elles. Agacé par ces femmes voilées, il sort son sexe pour se masturber. Lui pourrait être poursuivi pour exhibition sexuelle, mais non : lui, on lui fout la paix. Elles, on les fout dehors. Même si rien dans la loi n’interdit le burkini. De là à dire que la justice n’est pas toujours très juste avec les femmes, il n’y a qu’un pas

Surtout quand on voit le traitement réservé à celles qui se battent pour que ça change… Ces derniers temps, par exemple, on a vu fleurir des slogans, dans toutes les grandes villes de France… Grosses lettres noires sur fond très blanc : 

  • « Monique, tuée à coup de fusil »
  • « Cécile, défenestrée » 
  • « Aux femmes assassinées, la patrie indifférente »

Chaque nuit, des militantes féministes partent coller ces affiches, pour qu’on ne les oublie pas, pour qu’on ouvre nos mémoires à ces femmes, et nos yeux sur ces violences conjugales qui, chaque année, font autant de mort que le 13 Novembre… C’est un attentat rituel, et c’est là-dessus qu’elles nous interpellent. 

Des militantes féministes collent des affiches dans les rues de Paris une fois la nuit tombée.
Des militantes féministes collent des affiches dans les rues de Paris une fois la nuit tombée. © AFP / JULIETTE AVICE / Hans Lucas

Lutte contre les violences faites aux femmes : entre combat légitime, combat nécessaire, et combat futile...

Oui, car chaque matin, ces affiches-là sont dégradées, retirées, arrachées. Effacées deux fois, les victimes de féminicides par leur conjoint, leur ex, leur mari, et puis par des agents de la propreté à qui on a pourri les murs, par des passants à qui on a pourri le réveil, par des policiers, qui ne font, bien sûr, là encore, qu’appliquer le règlement. 

À Saint-Etienne, à la rentrée, des policiers interpellent en pleine nuit ces militantes pour les sanctionner de 68 euros d’amende par tête, pour affichage sauvage… Ça, c’est la loi, et avec le petit commentaire en bonus : « ce serait dommage, mesdames, d’avoir des ennuis pour des futilités ». Oui, « des futilités »...

À Paris, fin septembre, ce sont des menaces de mort. Pendant qu’elles sont verbalisées, deux hommes passent, les bousculent, les insultent et donc, les menacent. Mais les flics laissent filer. Et pourtant, eux aussi viennent de commettre une infraction – ce qu’ils ont fait c’est jusqu’à six mois de prison. Mais circulez ! Y a rien à voir. Aux militantes estomaquées les policiers répondent : « Ça va, c’est pas méchant, ils sont bourrés. En revanche, vous, la petite contravention, vous vous la prenez. Ça vous apprendra à faire des bêtises en pleine nuit »… 

Cela dit, le jour, ça se passe pas beaucoup mieux pour les militantes féministes...

Le week-end dernier, à Paris, deux militantes du collectif "Nous-Toutes" collaient des affiches pour appeler à manifester le 25 Novembre. Un homme se poste devant elles et se masturbe – décidément, c’est une manie. Écœurées, elles filent au commissariat. Filtrage à l’entrée. Elles expliquent pourquoi elles sont là. On leur répond : "Pour ça, c’est au moins deux heures d’attente... Pas sûr d’ailleurs qu’on prenne votre plainte : il se masturbait dans son pantalon, non, on voyait pas vraiment son sexe ?" Si si, je vous jure, on leur a dit ça. Elles sont parties... 

Comme toutes les femmes qui poussent la porte d’un commissariat, aujourd’hui, en France, après un viol ou une agression : dans 60 % des cas, elles en ressortent sans qu’on ait pris leur plainte. Pourtant la loi est de leur côté

Et doublement :

  • Les victimes, ce sont elles. 
  • Les policiers, eux, n’ont pas le droit de refuser leur plainte. 

Le texte condamne les agressions. L’usage protège les agresseurs. Alors voyez, la loi, c’est la loi, parfois...

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