"A chaque fois qu'une fille est harcelée, on lui demande comment elle était habillée". Pour les journées du patrimoine Giulia Foïs pensait préparer un quiz pour tester nos connaissances en matière de matrimoine. Mais il y a eu le mouvement 14 septembre sur les vêtements des filles dans les établissements scolaires.

Lettre à Jean-Michel Blanquer
Lettre à Jean-Michel Blanquer © Getty / Heide Benser

Alors j’aurais pu. A l’occasion des journées du patrimoine, vous préparer un de ces quiz dont vous avez le secret, pour tester nos connaissances en matière de matrimoine. J’aurais sans doute dû. C’était l’occasion de vous parler de toutes ces femmes formidables qui ont fait ce qu’on est aujourd’hui, j’en aurais même profité pour vous signaler cette jolie initiative de l’association Elle qui va déposer 50 plaques en leurs mémoires dans les rues de Caen ce week-end. Mais non.

Parce qu’est arrivé ce sondage

Réalisé par l’IPSOS pour Le Monde, qui nous dit que pour 30% des Français nous ne vivons pas dans un monde patriarcal. J’aurais pu, j’aurais dû vous parler de ça, et j’en aurais profité pour vous rappeler ce qu’est un monde patriarcal, « un monde où le masculin est à la fois le supérieur et l’universel ». C’est beau, hein ? C’est pas de moi. C’est d’Ivan Jablonka et on aurait pu alors enchaîner sur l’apport réel de Jablonka à la pensée féministe d’aujourd’hui. Mais non.

Parce qu’est arrivé Polanski. Ou plutôt revenu. Oui, après avoir boudé la cérémonie des César l’an dernier, des César en pleine polémique autour des quatre affaires de viols qui lui collent aux basques depuis des décennies, polémique royalement soldée par le César du meilleur réalisateur, eh ben il est revenu, et par la grande porte : admis d’office à l’assemblée générale desdits César, en sa qualité de membre hystérique. Non, pardon, historique, les hystériques c’est les autres, évidemment…

Bref, j’aurais pu vous en parler. J’en aurais profité pour dire à Elisabeth Badinter...

... qui s’inquiète des « outrances d’un néo-féminisme guerrier », qu’elle a raison : dans ce chaos post #MeToo, oui, vraiment, il suffit d’une vague accusation de viol pour vous clouer un homme au pilori et lui briser sa carrière en commençant par les rotules, la preuve par Polanski. J’aurais pu, j’aurais peut-être dû, mais non. Parce que la palme du hors-sol, on la remet à… Jean Michel Blanquer. Face au mouvement de révolte des lycéennes, qui demandaient lundi à pouvoir venir en classe habillées comme elles l’entendaient, témoignant lui aussi d’un sens aigu de l’époque et de ses enjeux, notre ministre de l’Education nationale a déclaré qu’il fallait, je cite encore : « adopter une position d’équilibre et de bon sens. Il suffit de s’habiller normalement et tout ira bien ». Ah ben ça va pas du tout, ça. Du coup je lui ai écrit une lettre. 

Encore ? La semaine dernière, déjà, une lettre à Jean Castex. 

Oui, ben comme il ne m’a pas répondu, alors qu’il est même plus coronaviré… Bref, ma lettre

« Cher Jean-Mimi, 

Depuis le temps que je t’écoute, depuis le temps que je te suis, je suis forcée de me demander si tu n’irais pas à contre sens, en cumulant tout les non sens, avec cette phrase qui n’a pas de sens, quand tu en appelles au bon sens, qui va toujours dans le même sens.
Exemple : si je disais aux policiers qui se plaignent d’être attaqués pour leur uniforme quand ils portent un uniforme, de ne plus porter d’uniforme. Tu me dirais que j’ai tort, et t’aurais raison. De la même façon, Jean-Mimi, posons nous la question : si, dans un collège, ou un lycée, une fille se fait siffler parce qu’elle est en débardeur, il est où le problème : dans le débardeur ou dans le siffleur ? 

Alors je sais ce que tu vas me dire : le règlement, c’est le règlement. C’est pas hyper développé comme argument, mais c’est touchant. Oui, j’aime bien ce petit côté légaliste, chez toi. C’est naïf, c’est émouvant, mais c’est un peu à côté de la plaque, en fait. Parce que le règlement, en l’occurrence, il est pas très clair. Je sais pas si tu as eu le temps de le lire, mais en gros, il dit qu’on attend des élèves une tenue correcte. Point. A partir de là, on fait ce qu’on veut.  Or bizarrement, on veut toujours un peu la même chose : que les garçons montrent leurs genoux, le bas de leurs cuisses, le haut de leurs fesses, ça, c’est correct. Les filles, ça l’est tellement pas que, régulièrement, on les renvoie chez elles, quand on ne les met pas sous le coup d’une procédure disciplinaire. Si si, je te jure, ça arrive assez souvent. D’où la colère des lycéennes, qui se fait régulièrement entendre depuis le début de MeToo. Depuis trois ans, donc. Mais tu pouvais pas savoir, à l’époque t’étais pas… Ah ben si, t’étais déjà là. 

Mais je sais ce que tu vas me dire : si ça se passe comme ça, c’est qu’il y a une bonne raison.

Oui. Une raison, en tous cas. Toujours la même, invoquée par les chefs d’établissements : les filles doivent faire attention à ne pas distraire, voire à ne pas provoquer les garçons, parce que c’est connu, une fille, ça tente, et qu’un garçon, ça saute dessus. C’est pas neuf neuf, comme idée, c’est pas hyper valorisant pour vous, et pas ultra pratique pour nous vu que c’est même un petit peu pour ça qu’on nous visse, qu’on nous voile, qu’on nous vilipende ou qu’on nous viole depuis la nuit des temps. 

A chaque fois, je dis bien à chaque fois qu’une fille, qu’une femme, est harcelée, suivie, insultée dans la rue ou virée de son lycée-, on lui demande comment elle était habillée.

Un Français sur trois pense d’ailleurs qu’elle est responsable de ce qui lui arrive si elle porte une mini jupe au moment où elle est violée. Un sur trois… Mais toi, Jean-Mimi, t’es pas ce Français là, hein. Toi, tu peux pas penser comme ça. Pas à ton poste, non, ça se peut pas. Allez je t’embrasse, allez, j’y crois.

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