C’est une étude d’une ampleur inédite : 13 000 américaines interrogées sur leur premier rapport sexuel. Pour 6,5% d’entre elles, il n’était pas consenti. Bravo, beau boulot d’enquête ! Sauf qu’on n’emploie, toujours pas, les bons mots… et moi j’en ai la fumée qui sort des naseaux.

Aux Etats-Unis, plus de 6,5% des femmes ont connu un premier rapport non consenti (une femme sur seize)
Aux Etats-Unis, plus de 6,5% des femmes ont connu un premier rapport non consenti (une femme sur seize) © Getty / PhotoAlto/Frederic Cirou

Vous l’avez vu passer, cette toute dernière étude américaine sur le consentement ? C’est la première fois qu’une recherche est conduite à ce niveau-là, sur ce sujet-là : 13 000 femmes âgées de 18 à 44 ans racontent les circonstances de leur premier rapport sexuel. Ce qui, en soi, est une bonne nouvelle. Que, deux ans après MeToo, on continue de sonder le vécu intime des femmes et notamment sur la question du consentement, évidemment, ça va dans le bons sens. 

Le silence protège toujours les agresseurs 

C’est parce qu’ils savent que leurs victimes ne parlent pas, la plupart du temps, et que, quand elles le font, elles sont rarement entendues, qu’ils agressent, qu’ils frappent, ou qu’ils violent. Pas fous les gars : s'ils étaient 100% assurés de finir en taule, ils y réfléchiraient à deux fois. 

Et donc, oui, surtout, continuons à parler, à interroger, à enquêter. Cette étude est un pas de plus pour comprendre l’étendue des violences sexuelles et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elles sont planétaires… Car, résultat, je cite l’enquête : 

Aux États-Unis, plus de 6,5% des femmes ont connu un premier rapport non consenti. 

Soit, une femme sur seize. Soit, à échelle du pays, trois millions de femmes de cette tranche d’âge. C’est beaucoup. 

Ces chiffres, bien sûr, font rarement plaisir… Mais ce matin ça n’est pas tellement eux qui me posent problème… Ce sont plutôt les mots choisis pour en parler… Ça s’appelle comment, déjà, quand une femme dit « Non, je veux pas coucher avec toi » et qu’on la pénètre quand même ? 

Viol ou rapport non consenti ?

Ça s’appelle un viol. Pas un "rapport non consenti". Même si c’est plus doux. Même si c’est plus joli. 

Pourtant, le droit américain est très clair : on parle de viol dès qu’il y a « pénétration même légère, du vagin ou de l’anus avec une quelconque partie du corps ou un quelconque objet sans le consentement de la victime ». 

Alors, quand ces femmes disent avoir subi, ce jour-là, ce matin-là, ce soir -là, des pressions verbales, des insultes, des menaces ; quand elles ont été maintenues, de force, voire sanglées, sur un lit ou à même le sol ; quand elles racontent qu’on les a fait boire, qu’on les a droguées, qu’on les a frappées, avant de les pénétrer… Ça s’appelle un viol. Or, d’un bout à l’autre de l’enquête, on n’en parle pas, on ne le dit pas. Jamais. 

Albert Camus disait que :

Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde.

La négation de la souffrance des femmes

Ne pas nommer ces viols, ne pas les reconnaître comme tels, c’est ne pas reconnaître celles qui en sont victimes, c’est nier la souffrance de ces femmes, c’est effacer, d’un trait, la réalité de ce qu’elles ont vécu. 

Ces filles-là, ces femmes-là n’ont pas eu, comme le dit le rapport, "une initiation sexuelle forcée". Leur partenaire n’est pas une sorte de Pygmalion un peu rustaud qui leur apprendrait la vie sans y mettre les formes. Face à elles, ce soir-là, ce matin-là, il y avait un violeur. C’est beaucoup moins romantique, certes mais c’est un tout petit peu plus honnête. 

En revanche, oui, comme Pygmalion, ces hommes étaient en général beaucoup plus âgés, nous dit l’enquête. Et à l’inverse, ça marche aussi. Ces femmes étaient en général beaucoup plus jeunes. Elles étaient aussi plutôt noires, plutôt pauvres, ou plutôt peu éduquées. Bien souvent, malades physiquement,- affaiblies, donc - ou encore handicapées, motrices, mentales, ce que vous voulez. 

Un rapport de domination

On est donc bien, ici, dans un rapport de domination, voire d’écrasement de l’autre, et à tous les étages. Or les termes choisis par l’enquête convoquent un tout autre imaginaire. Quand on vous parle d’ "expérience sexuelle contrainte", par exemple… À votre avis, ces filles-là, ont-elles fait une "expérience", un peu comme un petit chimiste mais sans les éprouvettes ? 

C’est un peu léger, quand même, ce terme "d’expérience" pour désigner ce jour, ce soir, ce moment de leur vie où elles ont compris que leur corps ne leur appartenait pas, et qu’elles ne valaient rien, vu que l’autre, en face, pouvait en faire ce qu’il voulait juste parce qu’il le voulait… Vous diriez, vous, j’ai "fait l’expérience" du cancer ou de la chaise électrique ? Ben non, vous ne le diriez pas… 

Le viol n'est pas la sexualité

Et quand l’enquête parle de "première fois" - certes, ils ajoutent "forcée ", mais la première fois, c’est la première fois de quoi, sinon ? La première fois qu’elles ont été violées parce qu’après, il y en aura d’autres ? Non, je ne pense pas. Quand on parle de nos "premières fois", c’est plutôt pour évoquer, en général, le tout premier rapport sexuel, voire, la première fois qu’on a fait l’amour. C’est cette expression-là qu’on emploie. Ces filles-là, ce soir-là, ce jour-là, n’ont pas fait l’amour pour la première fois, elles n’ont pas fait l’expérience de la sexualité : le viol n’est pas une sexualité. 

Le viol est une violence qui utilise le sexe comme lieu et comme arme du crime, nuance

Le viol est un meurtre

Le seul désir qui soit en jeu, ici, n’est pas de séduire l’autre, mais bien de le détruire. Le détruire comme sujet pour le réduire à l’état d’objet. On dit souvent que le viol est un ‘meurtre sans cadavre’. C’est exactement ça. 

Et c’est bien plus affreux qu’une "première fois" qu’on n’a pas adoré, parce qu’on était tous les deux amoureux, dont un peu hésitants, donc un peu maladroits, mais que c’est pas grave, parce qu’on fera mieux la prochaine fois. 

Là, il n’y aura pas de prochaine fois. Je le leur souhaite, en tous cas, le plus profondément, à toutes ces femmes qui ont eu le courage de témoigner. Parce que, comme le disait Simone de Beauvoir : 

Nommer, c’est dévoiler et dévoiler, c’est agir.

Elles ont parlé, on avancera.

Nommer les choses

Mais on ne gagnera cette lutte engagée depuis deux ans maintenant que si on nomme correctement les choses. Ça fait mal, aux yeux, au cœur, aux oreilles, ça écorne le conte de fées et de la princesse à dépuceler, ça égratigne le prince charmant et qui, parfois, souvent, ne l’est pas tant… mais la réalité est celle là : aux Etats-Unis, une femme sur seize est vierge lorsqu’elle est violée, pour la première fois. 

Ces femmes là ont été violées. 

Rien d’autre à ajouter. 

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