Gérard Depardieu, Dominique Boutonnat, Richard Berry, PPDA… Les affaires de viols explosent, les noms pleuvent, la parole se libère, dit-on. Pour autant, est-ce qu’on l’entend ? D'après un sondage Ipsos, dans 30 à 40 % des cas, les Français pensent que la victime est co-responsable de ce qui lui est arrivée.

Violences sexuelles : entre parole libérée et surdité généralisée
Violences sexuelles : entre parole libérée et surdité généralisée © Getty / Colin Anderson Productions pty ltd

J’adorerais vous dire que oui. Mais non. Toujours pas

Parce que quoiqu’une victime dise, ça ne va pas. Non, fallait pas ; pas comme ça ; pas là ; pas à ce moment-là. Elles ne donnent pas de noms ? Elles sont lâches. Elles en balancent ? C’est dégueulasse. Sur Twitter, n’en parlons pas : on est dans un état de droit. Se faire justice ? Mais ça va pas ? Non, ces filles-là, doivent porter plainte et aller au commissariat. Mais ça non plus, ça ne passe pas : c’est un réflexe, vous avez vu ? Faites le test, un jour, autour de vous : 

Racontez l’histoire de cette fille, n’importe laquelle, qui porte plainte, contre n’importe qui. Réaction ? Elle ment. Immédiatement. Systématiquement.

Sans même oser entrouvrir la porte de la pensée à toute autre hypothèse, se dire que, après tout, malgré tout, peut-être que… Non. Elle ment. Et par vengeance, selon un tiers des français. Quand ils sont un quart à penser qu’elle accuse sans fondement pour gagner de l’argent et pour faire son intéressante. C’est un sondage IPSOS de 2016, mais c’est vieux comme le monde, et vieux comme les textes sacrés sur lesquels il a construit son histoire collective, histoire faites de manipulatrices, de tentatrices, d’affabulatrices, calamités de l’humanité, à cause de qui, inexorablement, l’homme, est, lui, tombé dans le péché -  à son corps défendant, évidemment. 

Vous ajoutez ces féministes, ces hystériques, ces mal baisées, qui ont pour sinistre projet, même pas caché, même pas secret, de tous les émasculer, et ça vous donne

Cette surdité généralisée. Ce déni de réalité.

Attention, question : et si, je dis bien et si, une femme qui portait plainte pour viol le faisait parce que… Ben parce qu’elle avait été violée ? Je sais, la machine à fantasme, c’est plus rigolo, c’est comme les complots. Mais y a un truc qu’on appelle des faits. 

Sur cette idée reçue : est-ce que le viol, ça rapporte ? 

Eh bien, sachant que la procédure peut coûter à la plaignante jusqu’à 10 000 euros, rien qu’en frais d’avocat, pour ne lui en rapporter que 15 000 dans le meilleur des cas, et c’est rare ; sachant que pour cela, il lui faudra aussi dépenser une énergie et un temps fou, en expertises médicales, psychologiques, juridiques ou que sais-je, pour trois ans d’instruction en moyenne ; sachant que ces trois ans peuvent aussi se retourner contre elle et que, attaquée en diffamation, elle risquerait alors de devoir verser plusieurs milliers d’euros à celui qu’elle accuse de viol, ça s’appelle, à minima, un investissement hasardeux, pour ne pas dire complètement foireux. Acheter dans le neuf, franchement, c’est mieux. 

Quant à la notoriété… Comment dire… À titre personnel, je vous recommanderais plutôt le pain fait maison que la plainte pour viol. Oui, on vit dans un monde où pour une vague photo de croûte, vous êtes une star des réseaux sociaux. Or c’est dans ce même monde que, lorsque vous dites que vous avez été victime de viol, par un tour de passe passe absolument prodigieux, vous vous retrouvez, vous, sur le banc des accusés. C’est votre tenue, qu’on va juger, votre attitude, qu’on va scruter. Mais t’étais où ? Et à quelle heure ? Et t’es sûre que tu l’as pas cherché ? 

D'après un sondage Ipsos, toujours : dans 30 à 40 % des cas, les Français pensent que la victime est co-responsable de ce qui lui est arrivé.

Et là, on ne va pas franchement la féliciter. La vérité, c’est qu’elle va en prendre plein la gueule. Qu’elle va devoir se justifier, et préciser, ne pas flancher, et raconter, dix fois, cent fois, devant des proches, comme des jurés, ce qu’on lui a fait, ne pas se tromper, et chaque fois elle va replonger, dans l’horreur et dans la violence de ce qu’on lui a infligé. Tous les détails, ne rien zapper. Ses larmes ne pas les ravaler, une victime froide, on aime pas ça. Mais faut pas voir à trop pleurer, les sanglots ça met mal à l’aise, faut de la tenue, de la dignité. Au bout du compte ? Rien d’assuré. 

Aujourd’hui, en France, seuls 1 à 2 % des viols sont condamnés aux Assises. C’est ça, la vérité. Des coupables en liberté, on en a une palanquée.

Alors oui, parfois, elles mentent. Très exactement, dans 2 à 8 % des cas, les accusations de viol sont fausses, selon les très rares études dont on dispose sur le sujet. Ce qui veut dire que plus de neuf fois sur dix, quand une victime dit qu’elle a été violée, elle dit surtout la vérité. Ce qui veut dire que si l’accusé a évidemment droit à sa présomption d’innocence, la plaignante, elle, devrait être présumée crédible. Et ça, ça veut dire une chose : prendre le temps de l’écouter. Juste ça. De l’écouter vraiment. 

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