Comment est-il possible qu'après #BalanceTonPorc, on continue de croire (ou de faire semblant de croire) que le problème, c’est bien celui de la drague ? De faire bloc autour de ceux qu’on accuse, quand tout le monde vomit celles qui osent l’ouvrir ?

Quelques mois après la vague #BalanceTonPorc, c'est comme si rien, ni personne, ne semble prêt à entendre les femmes
Quelques mois après la vague #BalanceTonPorc, c'est comme si rien, ni personne, ne semble prêt à entendre les femmes © Getty / Laurent Hamels

Pour une fois, je suis presque sans voix… J’ai dit « presque », einh ? C’est cette une du Figaro Magazine, ce week-end… En titre : « La société du tout interdit ». Sur la couv’, une série de pictogrammes symbolisant ce qui, donc, aujourd’hui, serait interdit : la vitesse au volant, le tabac, l’alcool, le sucre… Et la drague. 

Ah oui, donc en fait, on en est encore là ? 

Je pensais que, comme Balance Ton Porc était censé libérer la parole, dans la foulée, on en profiterait pour se déboucher les oreilles. Mais non, non, non. On fait comme si on n’avait rien entendu : pas un battement d’ailes sur Twitter, par vu passer au moins l’un des 150 000 tweets déclenchés par le hachtag. Pas lu, pas vu, une seule tribune, un seul débat, un seul discours officiel sur le sujet des violences sexuelles – grande cause nationale, discours à l’Elysée, tout ça… Mouais… 

Totalement passé inaperçu, aussi, visiblement, le dernier sondage de l’Ifop selon lequel 12% des femmes ont été violées. Et une sur deux a déjà subi à minima une atteinte sexuelle. C’est pas rien, une sur deux. Mais non, ça n’existe pas. 

Et on continue de croire, ou de faire semblant de croire, que le problème, c’est bien celui de la drague 

Que l’enjeu, c'est vraiment celui là : la mise à mort programmée d’un jeu somme toute assez innocent entre deux personnes qui pourrait se chercher, se plaire, se chiner et, pour finir, peut-être se culbuter. 

Mais admettons. 

Admettons que les journalistes du Figaro Magazine se fassent le relais d’une angoisse sincère de leur lectorat et, au-delà, de l’opinion. Admettons que certains soient authentiquement perdus et ne parviennent plus à faire la différence entre un geste de séduction et un acte de domination… Eh ben vous avez la mémoire sacrément courte, dites-donc ! Parce que ça fait, quoi… Un siècle et demi, qu’on entend ça ? A chaque combat féministe, à chaque avancée pour les femmes, on nous dit : « Ouh là, attention, la libido, la séduction et… l'émasculation ». Oui, car c’est bien ça qu’on craint. 

Ces hordes de féministes peine-à-jouir, toutes armées de gros ciseaux castrateurs, qui, d’un coup d’un seul, feraient disparaître toute trace de désir ou de plaisir. 

Mémoire courte, oui ! Parce que peut être que ça aussi, vous l’avez oublié : en fait, c’est un peu grâce aux féministes, qu’on a vu émerger ce drôle de petit truc qu’on appelle clitoris et qui, pardon, au cas où vous ne seriez pas encore au courant, peut procurer un peu de plaisir. C’est grâce à elles qu’on a pu se dire : tiens, je me ferais bien une petite galipette sans forcément fonder une famille derrière – euh, oui, la pilule, c’était ça, dans l’idée. 

Donc en fait, rassurez-vous, une femme qui sait ce qu’elle veut, ça peut être chouette au pieu. Ce qu’il y a, c’est que maintenant, c’est vrai, elle a envie de pouvoir dire aussi ce dont elle ne veut pas. Alors évidemment, si elle dit « non », faut apprendre à l’entendre, ce « non ». Et puis peut-être inventer, créer, imaginer autre chose qui permette - waouh, révolution - de prendre son pied à deux. Mais au fond, tout ça, vous le savez, non ?

Sauf que c’est pire. Oui, c’est pire d’appeler drague ce qu’on sait être une violence. C’est pire de parler de crime passionnel, de drame de la jalousie, quand c’est un meurtre ou un assassinat – et même, un féminicide, pour être précis. 

Celui qui tape, qui viole, qui harcèle ou menace, en fait, c’est pas un dragueur. Même lourd. Ça s’appelle un agresseur. 

Vous le savez très bien. Et rassurez vous, pour eux, tout va bien. Aujourd’hui, en France, on peut harceler tranquille, on peut violer peinard : 93% de plaintes pour harcèlement classées sans suite, 1 à 2% de violeurs condamnés seulement

Le viol est un crime presque parfait

Parce que tout le monde fait bloc autour de ceux qu’on accuse, quand tout le monde vomit celles qui osent l’ouvrir. Henda Ayari porte plainte contre Tariq Ramadan ? Elle est lynchée sur les réseaux sociaux, assaillie d’insultes sur son portable. Même chose du côté des militantes féministes : Rokhaya Diallo ou Caroline De Haas ont le courage de porter la parole de toutes celles qui se taisent ? C’est un appel au viol pour la première – oui, un appel au viol. C’est un tombereau de haine pour la seconde. Caroline de Haas vient de dire stop : stop aux réseaux sociaux, stop à la prise de parole médiatique. Et ce pour une durée indéterminée. On la comprend. D’ailleurs, toutes, on est, un temps, traversées par l’idée de se taire tant rien, ni personne, ne semble prêt à nous entendre

Le procureur François Molins le disait au Parisien en début de semaine : le niveau de plaintes pour harcèlement ou agression sexuelle avait bondit, après Balance Ton Porc, de 30%. Il est revenu aujourd’hui à ses taux habituels. Comme si tout ça n’avait pas existé. Comme si tout ça n’avait servi à rien. 

Oui, ce matin, je me pince pour le croire. Je refuse d’imaginer qu’on rate ce moment, qu’on soit si lâches qu’on n’ose pas aujourd’hui inventer autre chose pour les hommes et les femmes. Imaginer un monde où il serait plus question de désir et d’envie que de rapport de force. J’y crois encore. Mais c’est pas pour tout de suite, apparemment. Et pour l’instant, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles : ce que vous appelez drague est loin d’être terminé. 

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