Plusieurs comptes féministes ont été suspendus, cette semaine, sur Twitter ou Instagram. Pourquoi ? Parce qu’ils posaient la question : « comment fait-on pour que les hommes cessent de violer »

Capture écran des tweets des comptes de mélusine
Capture écran des tweets des comptes de mélusine © .

Plus exactement, si l’on s’en tient au tweet qui a tout déclenché, il était écrit ceci : 

Il y a savoir, et il y a entendre, lire et compter. Violences sexuelles massives contre les femmes, les enfants, et les hommes gays. Et une question de civilisation : comment fait-on pour que les hommes cessent de violer ? 

Très vite, le compte est suspendu, de même pour tous ceux qui reposaient la question.

Alors, on crie à la censure – c’est vrai que c’est tentant, mais, bientôt, Twitter plaide l’erreur, rouvre les comptes – et là c’est rassurant. Fin de l’histoire ? Que non. 

Parce qu’il y a toujours cette question : 

Ce fameux « comment fait-on pour que les hommes cessent de violer ? »

Mais d’abord : pourquoi ne peut-on même pas se le demander ? 

Parce que c’est violent, répondent pas mal d’internautes. Oui. C’est vrai. Certainement moins que le fond du sujet : 

  • 1 femme sur 12 est victime de viol aujourd’hui en France
  • 1 enfant sur 5 de violences sexuelles
  • 1 français sur 10 victime d’inceste

Elle est là, la violence, la vraie. Ca, à la rigueur, on l’admet. Mais on enchaîne : tous les hommes ne sont pas des violeurs, alors il aurait fallu dire « des hommes », « Comment faire pour que des hommes ne violent pas » ? Mais donc quoi, certains hommes ne doivent pas violer, mais d’autres peuvent ? Vous voyez bien que ça ne marche pas…

Evidemment, tous les hommes ne violent pas

Sauf que neuf violeurs sur dix sont des hommes. 

Et ce, dans une langue où il suffit qu’un seul élément soit masculin pour qu’il l’emporte sur le reste du groupe… C’est marrant ? Rigolo aussi, comme dans ce pays où on est si tatillon sur la langue, rien, pas un mot, quand on brosse « les hommes dans le sens du poil » 

Exemple ? Maïwenn, sur France 5, à l’automne dernier. La réalisatrice dit : « moi, les hommes, je les aime ». Immédiatement, cette phrase se retrouve sur Twitter, et on se la partage, et on se la caresse, et on se la roule en bouche, tellement elle fait plaisir, et non, jamais, il ne viendrait à qui que ce soit l’idée de contester quoi que ce soit. De protester devant une généralité, qui susciterait les amalgames au prétexte qu’on ne peut aimer tous les hommes parce que tous les hommes ne sont pas aimables, que le faire, ce serait tous les mettre dans le même sac, et que du coup, il vaudrait mieux dire « j’aime des hommes ».

Non, personne ne le remarque parce que tout le monde a compris : Maïwenn parle d’une catégorie, au sens sociologique du terme, pas de chaque individu pris un par un.

Quand un sondage dit : « les français ne veulent pas d’un troisième confinement » … On comprend ce que ça veut dire. On sait que certains français en veulent, mais que d’autres hésitent, et que si tous n’y sont pas opposés, c’est néanmoins une tendance lourde. Lourde comme cette autre question, qui en toute logique, se met à affleurer : combien ? 

Si ça n’est pas tous, alors combien d’hommes violent, ont violé, violeront ? 

La réponse pourrait vous effrayer… Si elle existait. Le plus dingue, dans tout ça, c’est qu’on n’en a pas la moindre idée. Depuis 20 ans, on compte. Les victimes. Mais à aucun moment on n’a osé braquer le regard, la calculette, les caméras ou la pensée sur les coupables. On ne veut rien voir, on ne veut rien savoir, alors on demande pas. Et à ce stade, statistiques à l’appui, on doit se contenter d’affirmer que, oui, le viol est bien un comportement masculin.

On vous répondra, statistique à l’appui aussi, qu’un violeur sur dix est une violeuse

Et on aura raison. Et c’est également criminel.

Sauf que ça reste une minorité et qu’une minorité ne fait pas système. Elle ne soulève pas les mêmes enjeux, ne repose pas sur les mêmes fondements. 

Or c’est par là qu’il faut creuser. Dans ce tout premier tweet, l’essentiel était dans le « comment faire » et comme chaque fois, on est passés à côté. Parce que oui, on peut faire. 

Oui, c’est une question de civilisation, pas de biologie. Le gène du violeur n’existe pas. 

Ce masculin, on l’a culturellement fabriqué, on l’a construit. Alors on peut le déconstruire, à condition de le regarder en face. Impossible, avec ce « Not all men », ce «oui mais pas tous », qu’on brandit chaque fois, qu’on pourrait amorcer un semblant de réflexion. Et ça devient le cœur de la discussion, et ça prend tout le temps d’antenne – la preuve – ça évite, au fond, de se poser la moindre question. Dommage, on aurait pu, cette fois, passer à l’action.

L'équipe