Tandis que la plupart d’entre nous ne voient même pas arriver la fin du mois de novembre, d’autres comptent anxieusement les jours qui les séparent de décembre. Le "No Nut November challenge" est ce défi collectif qui enjoint les hommes à prendre plaisir dans l'abstinence sexuelle. Retour sur une pratique très ambiguë

Le "No Nut November challenge" : ce défi collectif qui enjoint chaque année de nombreux hommes à se résoudre à une abstinence soi-disant bienveillante
Le "No Nut November challenge" : ce défi collectif qui enjoint chaque année de nombreux hommes à se résoudre à une abstinence soi-disant bienveillante © Getty / travenian

"L’anxiété est palpable dans les messages qu’ils postent sur Twitter : « plus que trois jours, c’est dur, encouragez moi, je serre les dents, je bande mes muscles, et je résiste, et ça monte et… Aaaaah vivement dimanche ». 

Entre abstinence, compétition et injonction

Sauf qu’on n'est pas chez Drucker ! On est chez les adeptes du NoNutChallenge, comme le rappelle le mot clé qui accompagne chacun de ces messages… Vous connaissez "le Dry January Challenge" qui regroupe tous ceux qui s’engagent à ne plus boire une goutte d’alcool pendant tout le mois de janvier ? 

Là, c’est pareil, mais avec le sperme ! Plus une goutte ! Masturbation et coït prohibés du 1er au 30 Novembre ! 

Le concept existe depuis une dizaine d’années maintenant, mais il s’est offert une belle vitrine avec les réseaux sociaux qui adorent ce genre de défi collectif. En général, on les lance pour défendre une cause, mais là, comment vous dire, on est plus sur un rendez-vous avec soi-mêmeRenouer avec son corps, retrouver sa libido, reconquérir un plaisir perdu… 

On le sait, plus la sexualité devient mécanique, moins elle est savoureuse… Laisser un espace au manque, ça permet au désir de reprendre sa place. 

Et là, on flirte un peu avec l’érotisme tantrique : minimiser le contact physique pour libérer l’imaginaire… Un pas de plus et on plonge dans les textes sacrés du Livre, avec cette idée de se couper d’une réalité charnelle pour mieux s’élever vers le ciel… 

Sauf que, mis à part le fait qu’il faudra quand même me prouver que la masturbation est un aller simple vers l’enfer, quand la frustration, elle, vous donnerait les clés du paradis… J’aimerais aussi qu’on m’explique pourquoi, en 2019, la sexualité se pense toujours à coups d’injonctions. Pourquoi on pense, on vit, on jouit toujours en termes de "il faut" ou "il ne faut pas" plutôt qu’en termes de "j’ai envie… ou pas" ? 

Le désir et le plaisir n’ont toujours rien de personnel : on en est encore à rendre des comptes à la communauté

Communauté qui compare, soupèse, évalue, mesure… De la durée du coït, à la taille de l’engin, tout devient objet de compétition. 

Il y a aussi le "Peegasm" : un autre de ces challenge, au printemps dernier : il fallait se retenir le plus longtemps possible d’aller aux toilettes pour ressentir une forme de plaisir au moment d’uriner – si si… 

Le "Coconut challenge". Là, c’est plutôt pour les filles, puisqu’il s’agit d’épeler le mot "Coconut" avec les hanches quand elles sont dans la position de l’Andromaque – a califourchon pour les non-héllénistes. Alors certes, c’est un peu débilet sur les bords, mais au moins ça ne fait de mal à personne… 

Des défis qui posent de sérieuses questions 

Ce qui est plus embêtant avec ce NoNutChallenge, c’est ce qu’il y a derrière… Un rapport au sexe qui est parfois un peu le même que ce qu’on peut trouver chez les asexuels... Parmi eux, certains n’ont tout simplement aucun appétit pour la sexualité et très franchement, libre à eux... En revanche, chez d’autres, il y a cette façon de prêcher l’abstinence, de sermonner les écarts de conduite, de sacrer la virginité... On est là, sur un registre puritano-moralo-religieux quand même assez clair… 

Qu’on retrouve chez les "No Fab" : communauté virtuelle forte aujourd’hui de 150 000 membres, elle revendique, elle, l’arrêt total, complet, définitif de la masturbation, avant, pendant, après Novembre… Et se balader sur leur forum, c’est naviguer quelque part entre le mysticisme, les alcooliques anonymes et l’armée, avec la subtilité du grognard. Pour eux, l’onanisme c’est le mal absolu, ils s’engagent donc à y renoncer

Ensemble, ils comptent leurs jours d’abstinence, s'ils chutent, ils demandent l’absolution. 

Mais plus ils tiennent, plus ils prennent du galon : devenant lieutenant puis capitaine de la non-paluche. Pour tenir le coup, ils se dopent au virilisme le plus troglodyte : un vrai mec, c’est fort, un vrai mec, c’est costaud, ça craque pas, ça résiste à toutes ces salopes… Pardon, toutes ces tentations que le diable a mis sur la route – et au passage on fera preuve d’une misogynie crasse, c’est toujours bon pour se défouler un peu.

Alors on ne sait pas si on est face à des hommes légèrement allumés ou totalement abrutis, en tous cas ils sont tous convaincus de devenir des surhommes à force de privation – certains se promettant même la télékinésie… 

Le "Destroy Dick December" : après l'abstinence, le plein de jouissance ? 

Rien n’a jamais prouvé les vertus de l’abstinence, mais le plus inquiétant, ça n’est pas tant le tourbillon d’idiotie dans lequel on se retrouve aspiré dès qu’on met le doigt dans cette communauté – façon de parler… C’est : il se passe quoi, après ? On en fait quoi de toute cette belle énergie accumulée pendant le carême de la branlette ? Eh bien j’ai une idée… Passez novembre, laissez venir décembre, vous verrez, oui, décembre, le mois du "Destroy Dick December" : défi qui consiste, lui, à se masturber tous les jours, le nombre de fois correspondant au chiffre du jour

Des champions, on vous dit !"

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