Pour sa rentrée Giulia Fois a décidé de s'adresser à sa chair, son sang, son être de lumière, sa splendeur, sa vie qui a eu trois ans aujourd'hui.

Enfant déballant un cadeau (image d'illustration)
Enfant déballant un cadeau (image d'illustration) © Getty / annapekunova

De toute façon, c’est simple, à partir du moment où cette personne que je ne connaissais pas, est devenue locataire de mon habitation principale, mon ventre, un pote à lui s’est installé dans ma résidence secondaire, mon cerveau. 

Oui, chez moi, c’est dans ce sens là que ça se passe : le ventre puis le cerveau. Le pote, c’est mon surmoi. Son corollaire, c’est la culpa. Enfant, surmoi, culpa, c’est comme ça. Alors certes, on a un peu l’habitude, hein, nous les « femmes », qui nous traînons le poids de la faute depuis cette sombre histoire de pomme, mais quand même. Ça nous fait un tout petit peu d’engorgement dans l’aménagement du territoire interne cette histoire de coloc’. Parce que là, par exemple, il me dit quoi, mon surmoi ? Il me dit : « comment ça tu travailles alors que ta chair, ton sang, ton être de lumière, fête ses trois ans pile aujourd’hui ? »

Ben, euh, je sais pas… Peut-être qu’il faut que je gagne ma vie, peut-être que les biberons, c’est pas gratuit... Je sais pas si tu sais, mais depuis 1965 je peux gérer mon argent sans rendre de compte à qui que ce soit, et encore moins à toi, mon surmoi. D’ailleurs ça t’arranges bien, parce que toi, ton toit, mon surmoi, c’est moi, qui le paye, vu que tu es dans ma tête. Alors tu sais quoi ? Ta gueule

Oui, parfois, c’est violent, entre mon surmoi et moi. Ça fait du bien. Mais ça suffit pas. Plus. Plus du tout depuis l’arrivée du petit locataire ventral. Il a de la ressource, le surmoi. Du coup, il enchaîne, ce matin : « Oui, et en même temps, ça te plaît, d’être là… Tu l’aimes, ton travail, non ? T’as du plaisir à le faire, avoue… Avoue que t’aimes ça, allez… » Aïe, ouch, touché, plaisir, coulée, double dose de culpa. Ok, j’ai une idée : si je parle de lui, ma chair, mon sang, ce matin, si je lui écris, une lettre, à mon être de lumière, ça compense un peu, non, niveau culpa, on est mieux ? 

« Ma chair, mon sang, mon être de lumière. Tu as trois ans aujourd’hui. Trois ans… La route n’a pas toujours été facile, tu sais... Ça a même été une sacrée tannée parfois, mais ça fait trois ans que tu es mon ravissement. Depuis la toute première écho où je me suis dit : bingo ! Bingo t’es un garçon ! Oh ça va être bon ! Tous les feux sont au vert, zéro plafond de verre… Le monde t’attend, le monde te tend les bras, que tu aies les compétences ou pas. Mais oui, je te jure, ça, on s’en moque… T’es un garçon… En plus, tu vas gagner bien mieux ta vie, que si t’étais une fille – si si, la vie de ma mère, quoi qu’il arrive, c’est vrai. Tu vois, c’est cool, t’es un garçon. En plus… »

Et là, je me suis arrêtée. Parce que j’allais écrire qu’il avait aussi trois fois moins de risques d’être sexuellement agressé et six fois moins d’être violé que s’il était une fille, mais je me suis dit, bon, à trois ans, c’est peut-être un petit peu relou, les chiffres…

Donc j’ai effacé tout ce que j’avais écrit…Et j’ai recommencé à zéro. 

« Ma chair, mon sang, mon être de... Oh non merde, les cadeaux ! J’ai rien acheté. J’ai voulu, j’ai couru, j’ai pas pu. Je suis désolée. Et la culpa ? Eh ben la revoilà. Tais-toi, culpa, j’achète, donc je paye. À distance, c’est mal, je sais, mais j’achète. Site internet. Grosse enseigne de jouets – pas équitables, les jouets, pardon. Deux colonnes : « Jouets fille / Jouets garçon »... Han han… Je vais leur écrire. À eux aussi, pour leur dire que proposer des catalogues aussi sexistes, en 2019, c’est à peu près aussi ringard que… Non, j’ai pas le temps. Tant pis. J’écris « marchande » dans le moteur de recherche. Je veux que mon fils joue à la marchande. Un jouet « de fille » pour mon fils. Voilà. Ça nourrira ma culpa. Je prends aussi la pâte à modeler. Et puis l’ardoise magique. 

Et puis… oh ils ont ressorti l’arbre magique, tiens, dis donc ! J’achète. J’achète, j’achète, j’achète. 38 articles, 811 euros, ça va aller, la culpa ? Et là je m’arrête. Net. Devant ce lavabo d’apprentissage. Oui, un lavabo d’apprentissage, et « l’enfant est content et si fier de se laver les mains tout seul et de gagner en autonomie ». Mais quel est le parent qui offre ça à son gamin en pensant lui faire plaisir ? De vous à moi… Un parent qui a plus de surmoi que moi. Non, parce que moi, je vais plutôt lui prendre le set de ménage avec sa pelle et son balai, ainsi l’enfant sera content et si fier de gagner en autonomie en filant un coup de main à sa mère. Avec toute la culpa que je me tape depuis trois ans, il me doit bien ça, l’enfant.

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.