Claire Touzard publie "Sans alcool, le jour où j’ai arrêté de boire" chez Flammarion. L'alcoolisme au féminin reste encore tabou. Et être sobre est bien plus subversif qu'on ne le pense. Claire Touzard nous livre le journal de cette sobriété.

 Claire Touzard, journaliste et auteure du livre "Sans alcool. Le jour ou j'ai arrêté de boire "
Claire Touzard, journaliste et auteure du livre "Sans alcool. Le jour ou j'ai arrêté de boire " © Maxppp / OUEST FRANCE/Daniel FOURAY

Bienvenue dans ce mois d’août 1982, le 4 exactement… On est à la Pitié Salpêtrière, maternité du 13e arrondissement. Arrondissement bruyant, embouteillé, y des rails, et des pots "d’échappement. Mais on s’en fout, dans cette chambre-là, le fracas du monde ne parvient pas. La petite Claire vient d’arriver, elle pousse ses premiers cris, elle tord ses petits poings, comme ça. À gauche, on a Philippe, il est photographe, il est sensible. A droite, Véronique, professeur des écoles, elle est… Géniale, dira sa fille, plus tard. Mais pas maintenant. 

Aujourd’hui, Claire est grande. A 37 ans, elle voudrait qu’on lui dise : 

"Aime-moi moins, mais aime-moi plus longtemps"

Une phrase tirée des "Chansons d'amour", le film de Christophe Honoré. "J'entends « Aime-moi mieux » dans « Aime-moi moins »" explique-t-elle. "Et ça va bien avec mon livre, parce qu'il y a une histoire d'amour dedans, et aussi une histoire de s'aimer mieux, avec moins de fracas, avec plus de qualité, grâce à la sobriété

Dans ce livre, elle écrit :

"Quand vous êtes un ancien alcoolique, la vie commence vraiment quand vous avez arrêté".

Alors Claire calcule tout en fonction de cette date salvatrice - elle a donc aujourd'hui un an et un mois. "En un an, j'ai été très productive : il y a eu ce livre et un enfant. J'ai l'impression que la sobriété, ça ouvre les voies du bonheur. C'est une croyance un peu mystique, mais j'ai vraiment cette impression-là".

Tout l'objet de son livre, c'est cette quête d'elle-même : qui est-elle en réalité, avec et sans alcool ? Et au-delà, elle mène l'enquête sur nous tous et sur notre rapport à l'ivresse. C'est une plongée dans notre société, plus ou moins avinée. C'est un récit autant qu'un questionnement. Et pourquoi, au fond, est-il si difficile d'arrêter ? Et pourquoi ce serait peut-être la plus grande subversion qui soit ? 

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Retrouvez ci-dessous des extraits de l'entretien

Le rôle de l'alcool à l'adolescence

Avec sa bande, Claire buvait déjà ado : "Je pense que c'était une façon de se trouver, une forme d'émancipation. C'est vrai que moi, je cherchais ma féminité, ou en tout cas j'avais du mal à la vivre. Donc, c'était pour trouver une sorte de confiance, d'estime de moi et en même temps, je me détruisais parce que je buvais de plus en plus".

"Je pense qu'on se trouve dans l'alcool parce que ça nous désinhibe, parce qu'on y trouve une forme de force". 

L'alcool, un geste politique

Par la fenêtre de son appartement, elle voit passer des couples à vélo, des enfants en poussette et elle se dit qu'il n'y a pas de place pour elle dans ce monde-là. Alors elle boit, et revendique une autre façon d'être femme. "L'alcool, écrit-elle, est un geste politique". Mais en quoi et pourquoi ? "C'est un peu l'illusion que j'ai eue" explique-t-elle. "J'avais l'impression, en buvant, de casser un peu les codes conventionnels de la féminité parce que je  montrais une féminité un peu plus abîmée, une féminité qui ose un peu plus. Sauf qu'en fait, je me faisais du mal." 

L'alcoolisme est partout

Il y a l'alcoolisme des fêtardes, mais Claire Touzard évoque aussi dans son livre celui des femmes bourgeoises des pavillons des banlieues pavillonnaires des grandes villes aux Etats-Unis qu'elle a pu croiser en reportage. "Ce sont des femmes qui, surtout souvent, sont restées à la maison et qui ont tout sacrifié pour leurs maris, pour leurs enfants et qui se retrouvent seules quand les enfants grandissent, qui boivent par détresse. En général, ce sont des femmes qui le cachent à leur famille. Et donc elles passent des années dans le déni". 

L'alcoolisme au féminin est-il encore plus tabou ? 

"Dans les années 1960-70, ça l'a vraiment été. Aujourd'hui, j'ai l'impression qu'il y a des personnages de la pop-culture qui l'ont un peu 'démocratisé', même si ça n'est pas forcément ce qu'il faut faire. J'ai l'impression qu'on en parle plus quand même, on sait que maintenant, les femmes boivent. Après, je ne suis pas sûre qu'on sache pourquoi".

Une rencontre qui va changer sa vie

"J'ai rencontré le père de mon fils. C'est mon amoureux, c'est quelqu'un d'incroyable. 

Je ne pensais pas le rencontrer, ça faisait huit ans que j'étais seule et j'avais un peu m'étais dit que c'était comme ça, et ça m'allait aussi (par ailleurs, le célibat a aussi du bon). Ma vie amoureuse, jusque là, était un chaos total. J'avais envie de briser tous les codes et je trouvais que le couple était une obligation parmi d'autres dont on ne pouvait complètement se passer. La maternité aussi, j'ai mis du temps aussi à accepter d'être mère. J'avais peur de perdre en liberté et en égalité face à l'homme. Mais en fait, c'est quand on rencontre quelqu'un qui, tout d'un coup, a la même sensibilité que vous et qui est intégralement féministe, il n'y a plus rien à dire, il faut y aller".

Elle l'a rencontré dans un cadre professionnel, il était le photographe d'un reportage qu'elle allait faire en Ecosse. Lors du premier dîner, il refuse de boire un verre. "Le fait qu'il refuse devant tout le monde, de façon assez tranquille, ça m'a désarçonnée. C'est quelque chose qu'on entend rarement les gens qui avouent être sobre - ça veut dire qu'on a été ancien alcoolique et c'est en général mal perçu. Lui l'a raconté de façon très calme. Et du coup, ça m'a interloquée. J'en ai parlé avec lui et je me suis rendue compte qu'il pouvait être sobre et l'assumer totalement"

A ce moment-là, elle est de son côté en train de prendre conscience de son propre alcoolisme : "J'ai conscience que je bois trop, depuis un bout de temps. Sauf que ça m'arrange de ne pas m'interroger vraiment fondamentalement. Mais du moment où on boit seul (ce qui était mon cas) et qu'on se dit "Un verre, ça suffit, deux verres…" Et puis que la bouteille y passe et qu'on se réveille le lendemain avec la même gueule de bois, il y a un problème et on le sait. On sait surtout que ça cache un mal plus profond qu'on traîne depuis des années". Lui ne s'en rend pas compte immédiatement : "en société, j'arrive à m'arrêter un ou deux verres et je suis calme". Et puis il y a une fête de réveillon, un 31 décembre, où il la voit ivre pour la première fois : "C'est pas tant qu'il me juge, c'est plutôt moi qui me regarde". 

"Je me suis dit « Ça n'est pas possible, je ne peux pas le perdre encore à cause de mes bêtises. Donc j'arrête ». Et en plus, c'est comme si je revoyais le film de toutes les relations que j'avais abîmées à cause de l'alcool". 

Et elle va arrêter. "Avant de le rencontrer, j'avais déjà cette interrogation" témoigne-t-elle. "J'avais arrêté plusieurs addictions avant. Et J'ai l'impression qu'intellectuellement, ça faisait son chemin. Mais sa parole, le fait d'en discuter tout le temps, et aussi d'avoir quelqu'un comme exemple de sobriété cool, joyeuse, ça aide, c'est évident. Et puis l'amour. On boit quand même aussi à cause d'un vide. C'est vrai que tout d'un coup, d'être aimé par quelqu'un, c'est quand même une ivresse totale". 

Tout reconstruire sans alcool

Claire Touzard a donc arrêté donc de boire le 1er janvier 2020. Les premières semaines ont été dures parce qu' "il faut tout reconstruire, tout reconfigurer". Elle écrit se sentir exclue : 

"C'est compliqué d'être sobre en France parce que le pays est tellement centré sur le vin, sur le terroir, que quand on sort de ça, on a l'impression d'être un extraterrestre. On se rend compte à quel point l'alcool est omniprésent"

"Il y a une incompréhension. "Mais pourquoi ?", "C'est trop radical". En fait, c'est comme si ça n'était pas possible que j'ai des problèmes avec l'alcool, comme si on devait tous boire seulement par plaisir alors que je pense qu'il est un peu évident que beaucoup de gens boivent trop et par souffrance. Mais c'est complètement mis sous le tapis, c'est une sorte de déni collectif qui nous aide à continuer à faire la fête. On vous reprochera toujours d'être sobre, mais pas à l'excès. En fait, il vaut mieux être par terre plutôt que de refuser et de demander à un Coca zéro, c'est assez étrange". 

Les alcooliques anonymes (AA)

Dans son livre, Claire évoque un moment qui l'a marquée : à la remise des prix du National Board of Review, Brad Pitt monte à la tribune et avoue son alcoolisme "ce qui est quand même assez énorme pour un grand acteur américain" dit-elle. "Il dit que c'est son copain Bradley Cooper qui l'a amené aux Alcooliques anonymes et que ça lui a changé la vie. En fait, je trouve ça assez beau. Et puis surtout, je me disais enfin quelqu'un qui montre un modèle positif de la sobriété, qui ose parler de ce problème. Et qui en fait quelque chose de distrayant parce qu'on a souvent une image très noire, très négative, des anciens alcooliques.

Alors elle aussi va y aller. Aussi parce qu'après les premiers temps de sobriété, les semaines passent et qu'elle se rend compte qu'elle a besoin d'aide. Aide qu'elle va donc trouver auprès des Alcooliques anonymes. 

"La parole, c'est ce qui m'a le plus aidée. La parole de mon compagnon, la parole des AA".

Le reste à écouter…

Référence

"Sans alcool, le jour où j’ai arrêté de boire" chez Flammarion" de Claire Touzard chez Flammarion

Le site des alcooliques anonymes - Tel. 09 69 39 40 20

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