Hier pourchassées, mais aujourd'hui elles ont la cote à la faveur des mouvements féministes.

Les Sorcières devenues des icônes féministes : ici, une manifestation de femmes habillées en sorcières pour la Journée des droits des femmes en Corée du Sud à Séoul
Les Sorcières devenues des icônes féministes : ici, une manifestation de femmes habillées en sorcières pour la Journée des droits des femmes en Corée du Sud à Séoul © Getty / Chung Sung-Jun

Elles seront laides, et puis courbées, avec une pustule sur le nez, elles auront la bouche édentée, et une sale peau, toute ridée… Ou alors elles ont la peau lisse, et toutes en seins et toutes en cuisses, lèvres rosées, tenues osées, cheveux de feu, oui, rousses, allez ! 

Quoiqu’il en soit, elles vont frapper, à votre porte, elles vont toquer, ce qu’elles vont alors pénétrer, c’est votre imaginaire, d’emblée. Elles vont fouiller et titiller des souvenirs de votre enfance, elles vont souiller votre innocence… Parce que c’est qui, cette sorcière ? A part un spectre mortifère, incarnation de la tentation, du vice, de Satan, et du mal, celle qui vous ôte toute morale, qui vous arrache au droit chemin, au Prince Charmant, ça c’est pas bien… Et ça vient de loin, de très loin… 

A partir de la fin du Moyen Age, on les a chassées, écrouées, torturées, et puis violées, écartelées, et enfin on les a brûlées, sur le bûcher, en place publique, on les entend encore hurler. Toutes les femmes qui manifestaient une légère indépendance, et toutes celles qui possédaient le savoir et la connaissance, les guérisseuses, les avorteuses, les accoucheuses, devenaient suppôt du démon. A la base de l’accusation, suffisait d’une réputation. A tour de bras, on en a tué, pendant deux siècles, fait disparaître toutes celles qu’on appelait sorcières. 50 000, on les a comptées… Peut-être 100 000, massacrées. C’était l’Eglise qui le voulait, et puis le peuple applaudissait. Organisée, pensée, poussée, c’est une violence systémique, on dirait « un féminicide » si c’était pas anachronique. Nourri par une haine antique et une crainte farouche, des femmes, à leur tour les bûchers, leurs flammes, vont prendre et c’est un incendie, le terreau de la misogynie : celles qui ont vu ces femmes brûler reçoivent le message, c’est parfait. Baisse la tête et regarde tes pieds, tu veux la paix ? Tu te soumets. …

Mais les temps changent et les sorcières se remettent à battre le pavé

Vous les avez peut-être vues, ces manifestations, dans les rues de New York, du côté de Wall Street. Des militantes féministes, chapeau pointu, visage grimé… Elles promettent la chute de la bourse, ou bien elles jettent des sorts à Donald Trump… En réalité, depuis la deuxième vague féministe, la sorcière est un étendard pour les militantes, et son histoire révélatrice : son supplice, c’est le résultat des violences millénaires faites aux femmes ; le bûcher, c’est la brutalité du patriarcat ; et le balai ? Une arme d’émancipation massive. Entre les jambes, il devient phallique. Instrument grâce auquel les femmes défient l’espace, le temps, l’apesanteur… Grâce à lui, elles maîtrisent leur corps… La liberté de mouvement alors gagnée est celle qui leur permet d’échapper à la prison qu’est leur foyer, à l’autorité du mari, à la tutelle d’une société, qui préférerait les enfermer. Ce diable avec qui on les accuse de coucher raconte juste qu’elles prennent leur pied, et ce rire - oh mon dieu ce rire - qu’on entend entre deux soupirs… C’est la puissance de leur jouissance, c’est ça qu’on leur a fait payer, en les traînant de force au bûcher. C’est cela que viennent revendiquer celles qui s’habillent en sorcières. « Conservatisme, du balai », c’est leur slogan, c’est bien trouvé. 

Cette tribune, à paraître dimanche n’est donc pas tout à fait un hasard… Publiée par le journal Le Soir, en Belgique (et par le JDD, en France), elle a circulé aux Etats-Unis, en Australie, en Inde, en Espagne, au Canada, partout… Signée, au moment où on se parle par une centaine de militantes féministes, de politiques, d’artistes françaises… 

Nous nous déclarons filles spirituelles des sorcières, libres et savantes. Sœurs de toutes celles qui aujourd’hui encore, parce qu’elles sont femmes, risquent la violence et la mort. Sorcières d’hier, sorcières d’aujourd’hui.

Sorcières elles le sont, par le pouvoir qu’on leur prête depuis deux ans, depuis #MeToo. Tous ces fantasmes que l’on secoue, toutes ces menaces que l’on brandit. Cette bonne vieille peur selon laquelle, toutes celles qui osent l’ouvrir provoqueraient, sur une incantation, la déréliction du genre humain, la disparition du masculin, et, accessoirement une pluie diluvienne de testicules au sol. Un par un, les hommes émasculés, châtrés, castrés, par le simple fait que ces femmes, ces sorcières, aient osé sortir du bois, de leur tanière, pour demander un minimum d’indépendance et de liberté. 

Et dans la culture ?

Voilà le spectre qui est agité. C’est Mona Chollet qui l’a si bien démontré dans son implacable essai Sorcières, la puissance invaincue des femmes… Six mois après sa sortie, le livre était vendu à 115 000 exemplaires. Coiffant au poteau, Eric Zemmour, dont le dernier essai, le Destin Français, sorti au même moment, plafonnait lui, à 96 000. Ironie des chiffres, ironie du sort jeté à celui qui craint si fort pour sa testostérone, il doit en hurler à la mort… 

Ironie des chiffres, ironie du sort encore : aujourd’hui, au box office américain, les Sorcières Maléfiques viennent de battre le Joker. Victoire par KO sur grand écran, super héroïnes contre super hétéros : le vent serait-il en train de tourner ? Mais oh, regardez, par la fenêtre… Une sorcière en train de danser. 

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