… Dictionnaire enrichi par ces trois dernières années de débats, de combats que j’ai eu le plaisir de venir vous raconter tous les jeudis. Malgré tous les classements sans suite, le silence encore criant, désormais on ose parler, on sait, on continue d'avancer et de progresser.

Dictionnaire enrichi de la langue française
Dictionnaire enrichi de la langue française © Getty / Francesco Carta fotografo

Pour vous raconter aussi comment le monde bouge, et comment une brise, bientôt devenue bourrasque, se mettait à souffler pour le débarrasser de tous ces vieux réflexes qui allaient l’étouffer, et qui nous coinçait tous, femmes et hommes, dans des costumes étroits qui n’allaient à personne, comment ce monde, là, devant nous, poussé par quelques unes, et bientôt des milliers, et puis aussi certains, qui venaient dans la mêlée, comment ce monde-là pouvait se réinventer… 

Et c’est vertigineux. Parfois aussi, furieux. Peut-être même douloureux. Mais vous savez que c’est joyeux aussi. Oui, bien sûr c’est joyeux de tout mettre à terre, avant de rebâtir. Encore faut-il avoir les armes, encore faut-il avoir les mots. 

Nommer, c’est dévoiler, et dévoiler, c’est agir (Simone de Beauvoir)

Alors allez, nommons. Et plus, et mieux. 

Qu’on en finisse, oui, c’est mon vœu, avec ces expressions qui en disent tant sur nous, et si peu sur ce que, pourtant, elles espéraient nommer. 

Quand, il y a quelques semaines, une enfant de 12 ans était tombée enceinte

Tenez. Au hasard de la presse, il a quelques semaines : « une enfant de 12 ans était tombée enceinte. Il est condamné à 18 mois de prison pour atteinte sexuelle ». Mais il n'y a rien qui va, dans ce texte… Mais je pense qu’on est assez grands, maintenant, pour savoir comment on fait les enfants. Personne ne « tombe » enceinte, comme ça, jamais. Personne ne peut prétendre à l’immaculée conception, non non. Quelqu’un, à un moment donné, est intervenu, il agit, il a fait. 

Et il savait ce qu’il faisait : il avait 27 ans. Elle ? Douze ans. C’est l’écart d’âge qu’on a retenu, suffisant pour parler, donc, d’atteinte sexuelle

Un délit qui évacue la question du consentement, et qui efface le crime, avec. Oui, on dit  "atteinte sexuelle", quand on ne peut pas prouver l’absence de consentement… Même quand il a 27 ans, même quand elle a 12 ans. Enfin, ça, c’était avant. Aujourd’hui, est considéré d’office comme non consentant tout mineur de moins de 15 ans. 

La société a bougé, la langue a évolué, et la gamine a bien été violée. Oui, elle l’a été. Elle ne s’est pas fait violer

C’est fou comme dans cette formule, la plus communément utilisée par tous, la syntaxe signe la faute, comment, en quelques petits mots, c’est tout un inconscient qui se déroule. Il est collectif, et millénaire. 

L’idée selon laquelle une victime de viol serait, a minima, co-responsable de ce qui lui est arrivé… 

Ça, non, on ne s’en est toujours pas débarrassé. Active, dans le crime, par un tour de passe passe incroyable, elle en est à nouveau réduite à sa passivité la plus archaïque dès qu’elle passe, pourtant, à l’action. Dès qu’elle se relève, qu’elle prend la main sur son histoire, dès qu’elle dit, et qu’elle dit 'stop'. 

Avec "MeToo", elles ont été des dizaines de milliers à le faire et dans le monde entier. Et elles ont raconté, non pas celui qui « importune », mais celui qui harcèle. Et elles ont dénoncé non pas celui qui se « frotte » contre elles dans une rame de métro, mais celui qui agresse. Les mots ont un poids, et celui de la loi. 

Elles ont pris la parole et ne l’ont pas lâchée. Alors elles ont dit, aussi, dans la foulée, la douleur d’une grossesse trop vite interrompue, ce que ces couches qui, non, ne sont pas « fausses », pas plus que les règles ne sont bleues, à par à la télé. Oui, elles ont aussi parlé de leurs règles, aussi, et de précarité menstruelle – c’est comme ça que ça s’appelle, cette impensable difficulté d’accès à une hygiène de base. 

Nouveau concept, nouvelle réalité, et la pensée se renouvelle

Et, oui, elle s’enrichit, malgré tous les classements sans suite, et malgré toutes ces plaintes pour rien, maintenant on dit « féminicide », maintenant on parle, alors on sait, c’est le début du monde d’après. Et c’est grâce à elles s’il se fait. Un monde où leur corps est à elles, et ça c’est parce qu’elles ont nommé. 

C’est une révolution de l’intime, de pied en cap, qui s’est jouée, se joue encore, et dans nos têtes, et dans nos bouches

Prendre la parole, prendre le pouvoir, non pas sur l’autre, ou contre l’autre : sur le réel, et pour elles-mêmes. Alors, ce qu’on a vu, et entendu, depuis trois ans, ça n’est pas « une parole libérée ». C’est tellement plus que ça… Et c’est tellement pas ça le problème.

Parce que la vraie question, et je la pose une dernière fois ici, c’est : quand est-ce que les oreilles vont se se déboucher ? 

L'équipe