Passe-muraille - Bande dessinée
Passe-muraille - Bande dessinée © Radio France

BD, en chinois « liánhuánhuà » (连环画). Le dernier caractère, « huà » (画), c’est l’image, le dessin, la peinture. Dans la version traditionnelle du sinogramme (畫), on trouve en haut une ligne verticale traversée de cinq traits horizontaux : il s’agit tout simplement d’une main qui tient un pinceau, avec ses cinq doigts.

Dans la partie inférieure du caractère est dessiné un carré divisé en quatre par une croix tracée à l’intérieur. C’est « tián » (田), le signe du champ, représenté ici par quatre petites parcelles, comme étaient divisés les champs dans la Chine antique. Voilà comment se construit l’idée du dessin, c’est-à-dire le produit du pinceau qui représente un champ, un paysage, bref, la nature.

Mais avec pas moins de neuf traits horizontaux, le caractère est un peu compliqué à tracer. Du coup, lorsque les Chinois ont réformé leur écriture, au XXème siècle, ils ont mis au point une version simplifiée de ce sinogramme « huà » (画), le dessin. On retrouve la forme carrée du champ, avec, cette fois, une ligne horizontale qui flotte au-dessus, comme le ciel. Et autour, pour englober ce champ, une sorte de U majuscule à angles droits « qiǎn », (凵). Il encadre, pour ainsi dire, le beau panorama de cette riante campagne sur un fond de ciel limpide. Bref, un bien beau dessin que voilà.

Dans le mot « bande dessinée », « Liánhuánhuà » (连环画), le caractère du milieu, « huán » (环), c’est l’anneau. Et le premier, c’est « lián » (连) – joindre, lier. Ce qui nous donne le mot « liánhuán », les anneaux liés, les chaînons réunis – soit l’idée d’un enchaînement, d’une succession. La BD, « liánhuánhuà » (连环画), ce sont tout simplement des images qui se succèdent, qui s’enchaînent.

Et le principe est très tôt ancré dans la tradition chinoise. Le plus vieil ancêtre connu de la BD, en Chine, est nommé « Tǔbóchīshé », ou « Tubo mange le serpent ». C’est une série de vignettes peintes, retrouvées sur un sarcophage daté autour du deuxième siècle avant notre ère. On y voit un petit oiseau, nommé Tǔbó, qui voit passer un serpent, finit par l’attraper et va l’offrir à une sorte de divinité bizarre. Le scénario est certes encore très épuré, mais c’est l’enfance de l’art.

Dans la Chine impériale, l’expression « bande dessinée » prend tout son sens, puisque les vignettes s’enchaînent sur de longues bandes de papier, justement - plus de cinq mètres en général - avec un bâton de chaque côté, que l’on déroule et qu’on enroule avec chaque main.

Mais c’est vraiment au tournant des 19ème et 20ème siècles que les BD modernes, les « liánhuánhuà », font vraiment leur apparition en Chine. À l’origine, il s’agit de livres petit format avec une seule image par page et, sous celle-ci, un texte narratif. Et, bien sûr, des bulles.

Mais à l’époque, la BD est forcément politique et subversive. D’abord contre l’ordre impérial, puis contre l’État policier. Résultat, dans les années trente, le gouvernement nationaliste les interdit, et les auteurs de BD chinois partent logiquement exercer leur art dans les bastions communistes. Ils y sont d’ailleurs plutôt bien reçus. « L’art est l’arme la plus puissante pour unir et éduquer le peuple » disait le camarade Mao.

Elle sera multipliée par 5 en cinq ans. Mais naturellement, il s’agit surtout de glorifier la nouvelle patrie du socialisme et le Parti qui est à sa tête. Plus question de subversion.

Du coup, avec l’ouverture du pays dans les années 80, le public va se précipiter sur de nouveaux types de BD. Aujourd’hui, on ne parle plus de « liánhuánhuà », de dessins qui s’enchaînent, mais de « mànhuà » (漫画) – « huà », le dessin, toujours ; et « màn », un caractère qui signifie « déborder », mais évoque aussi quelque chose de divertissant, réalisé sans but précis. Et si l’on s’amuse à prononcer ces deux caractères à la Japonaise, on obtient le son « man – ga » - bien avant nous, les jeunes de Chine ont eux aussi succombé à la folie manga. Ce sont bien les Japonais qui ont associé il y a plusieurs siècles ces deux caractères pour désigner ces « estampes qui débordent », qui se suivent. Mais les Chinois, eux, ont désormais totalement adopté ce mot, manga, ou plutôt « mànhuà ». Avec la créativité qui va avec.

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