Passe-muraille - Indigné 愤怒
Passe-muraille - Indigné 愤怒 © Radio France

Indigné, en chinois, « fènnù », (愤怒). Deux caractères qui désignent à peu près la même chose, mais de façon tout à fait différente. La construction du premier caractère, « fèn » (愤), est assez mystérieuse. Sur la droite, on retrouve le signe « bèi » (贝), l’argent, représenté par le dessin d’un coquillage.

Au-dessus, deux petits traits verticaux sont reliés par une ligne horizontale. C’était à l’origine deux mains qui s’unissent, qui se serrent. Soit le signe « gǒng » (廾), qui désigne tout ce qui se fait ensemble, ou tout ce qui est en commun. Et juste au-dessus, on aperçoit une croix (十) - c’est comme ça que l’on écrit le chiffre 10.

Enfin, à gauche de ces trois éléments empilés, on trouve un trait vertical flanqué de deux coups de pinceaux de chaque côté, comme des ventricules (忄). C’est un dérivé du signe du cœur, siège des sentiments.

Ce qui nous donne : l’argent, la mise en commun, le nombre 10 et le cœur. Tout ça pour exprimer l’indignation. Comme si le fait de devoir partager son bel argent avec beaucoup de monde était la chose la plus révoltante sur Terre.

Mais le second caractère du mot « fènnù », qui exprime l’indignation, c’est « nù » (怒), un sinogramme qui reprend dans sa partie inférieure le signe du cœur - donc des sentiments. Mais il l’associe cette fois à l’idéogramme de l’esclave, composé des signes de la femme (女) et de la main (又). Ce qui fait de l’indignation, de la colère, le sentiment qu’éprouve l’esclave lorsqu’il est injustement contraint de travailler pour son maître. Il s’agit donc d’une indignation beaucoup plus présentable.

Et bien avant le mouvement des jeunes indignés en Espagne, en Chine aussi s’est développé un mouvement dit des « jeunes indignés ». Un mot à la mode ces dernières années sur le net chinois, c’est « fènqīng », une contraction de « fènnù qīngnián » (愤怒青年) - « fènnù », l’indignation, et « qīngnián », la jeunesse. Mais en l’occurrence, les jeunes indignés de Chine sont un petit peu moins funky que nos amis indignados de Madrid. Car ils font partie, eux, d’un mouvement ouvertement patriote, voire nationaliste, sinon clairement xénophobe.

En parallèle, ces « fènqīng » se présentent aussi comme la voix des pauvres et développent des thématiques que nous classerions plutôt à l’extrême-gauche - extrême-gauche sauce Mao, bien sûr. Il est généralement inutile d’engager le moindre débat, tout ce qu’a fait Mao est forcément génial - tout comme l’actuel gouvernement d’ailleurs, même si sa politique est aux antipodes. Et bien sûr, apporter des nuances, c’est être un abominable « hànjiān » (汉奸) – littéralement un « traître à la nation chinoise han ».

En même temps, tout ça, c’est beaucoup de blabla pour, heureusement, pas grand-chose en actes. Ces « jeunes indignés » lancent des appels au boycott de produits étrangers, ils organisent parfois des rassemblements antijaponais. Mais ce n’est pas Madrid : les « fènqīng » ne vont pas camper sur la place Tian’anmen.

Et ce qui est rassurant, c’est qu’en Chine, ils trouvent toujours des internautes pour leur mettre le nez dans leurs contradictions. D’ailleurs, sur le net, on les appelle « fènqīng », mais on remplace le premier caractère, celui de l’indignation, par un autre sinogramme qui se prononce de la même façon, « fèn » - c’est le caractère des excréments (粪). Ce qui fait de ces « fènqīng » (粪青), une « jeunesse de merde ». Au moins les choses sont claires.

L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.