Passe-muraille - Famine 饑荒 - 5/7 de l'été - Daniel Bastard
Passe-muraille - Famine 饑荒 - 5/7 de l'été - Daniel Bastard © Radio France

Famine. En chinois, « jīhuāng » (饑荒, en version simplifiée 饥荒). Le premier caractère, « jī » (饑), est assez net. On reconnaît, dans sa partie gauche, le signe « shí » (食), qui englobe tout ce qui a trait à la nourriture. Il est matérialisé par un bol de riz, qu’on devine dans un rectangle central, avec un trait horizontal à l’intérieur pour montrer qu’il est bien plein. Un petit coup de pinceau au-dessus du rectangle exprime le délicat fumet qui s’échappe du plat. Et par-dessus, une sorte d’accent circonflexe, un petit chapeau pointu, représente un couvercle.

Mais dans le caractère « jī », la famine, ce signe de la nourriture est associé à un signe qu’on traduit généralement par « quelques » ou « combien ». Il exprime une idée opposée à l’abondance, l’idée d’une certaine nécessité, d’une carence, d’une pauvreté. Bref, un manque – de nourriture, en l’occurrence. Et voilà comment se construit le caractère de la famine, « jī » (饑).

Famine se traduit par « jīhuāng » (饑荒), mais il existe un autre mot, « jī’è » (饑餓). On y retrouve le même caractère « jī » (饑), le manque de nourriture. Et derrière, « è » (餓), c’est tout simplement l’idéogramme de la faim – « è », ça sonne un peu comme un ventre qui gargouille. Il est composé du signe de la nourriture, avec celui qu’on utilise pour dire « je », « moi », la première personne du singulier (我). Le mot « jī'è », c’est donc la famine telle qu’elle est ressentie par celui qui est en train de crever la dalle. C’est l’expérience de la grande faim.

L’autre traduction, « jīhuāng » (饑荒), porte un regard plus extérieur. Car le second caractère, « huāng » (荒), désigne quelque chose d’inculte, de stérile, de désert ou d’abandonné. Il est composé en bas de trois traits verticaux qui semblent couler vers le bas – c’est « chuān » (川 ou 巛), le ruisseau, la rivière. En haut, deux petites virgules s’échappent d’un trait horizontal – ce sont les brins d’herbe du signe « cǎo » (艹), l’herbe, la prairie. Mais entre ces deux signes, on trouve celui de la mort, « wáng » (亡), matérialisé par un trait horizontal, le ciel et, en dessous, l’idée du vide suggérée par deux traits qui ébauchent un rectangle. Cette intrusion de la mort, du dépérissement, fait donc de la rivière un ruisseau asséché, et de la prairie une herbe jaunie et stérile.

Ce mot, « jīhuāng », rappelle de très mauvais souvenirs aux Chinois nés avant les années soixante. Il est associé à l’expression « sān-nián dà-jīhuāng » (三年大饑荒) - littéralement les trois années de la grande famine, entre 1958 et 61. Enfin, officiellement en Chine on a longtemps appelé cela les « sān-nián zìrán zāihài » (三年自然災害), les trois années de catastrophes naturelles. Au moins, on n’est pas responsable du ciel. Il est vrai que la Chine a connu de graves inondations en 59, un début de sécheresse en 1960. Mais au final, le résultat est bien là : plus ou moins 30 millions de morts selon les historiens.

Dans les années 80, les dirigeants chinois ont finit par reconnaître que ce drame était dû à 70% à des erreurs de gestion des autorités. Et surtout à Mao, qui s’est dit un jour de 58 : « Tiens, il me faudrait un truc pour me relancer, pour galvaniser les foules. On va appeler ça le ‘‘Grand bond en avant’’. » Le Grand bond en avant, une campagne d’industrialisation à marche forcée, qui a complètement désorganisé l’économie chinoise. C’est le premier responsable de la grande famine. Même si Pékin a longtemps soutenu que la nature était la seule coupable.

Et que nous dit-on aujourd’hui ? La sécheresse serait responsable de la famine en Somalie ? C’est oublier un peu vite l’explosion des prix des aliments de base, qui pour certains ont doublé durant l’année écoulée sous les effets de la spéculation financière - rendant impossible l’établissement de stocks de nourriture dans la corne de l’Afrique. Comme sous Mao, la nature n’est peut-être pas la seule responsable. On ne nous aura pas deux fois.

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