Passe-muraille - Déficit  赤字 - 5/7 de l'été - D.Bastard
Passe-muraille - Déficit 赤字 - 5/7 de l'été - D.Bastard © Radio France

Déficit, en chinois, « chìzì » (赤字). Le second caractère, « zì » (字), est un peu déroutant : c’est le

caractère du caractère, justement. C’est ce qu’on appelle une lettre, dans notre alphabet romain. Il est composé de deux éléments. En haut, le signe du toit (宀), matérialisé par un trait horizontal avec deux petites touches de chaque côté ; et, au-dessus, un petit coup de pinceau, comme une goutte de pluie dont ce toit nous protégerait.

En-dessous, on trouve le signe de l’enfant, « zi » (子), c’est-à-dire deux traits en haut, qui représentent une tête un peu grosse par rapport au corps, lequel est matérialisée par un trait vertical – un trait unique, contrairement à la représentation de l’homme adulte, dont on voit habituellement les deux jambes - l’enfant, lui, n’a qu’une seule jambe, comme s’il était enveloppé de langes. Et on reconnaît ses deux petits bras dans une ligne horizontale qui traverse le corps.

L’enfant sous le toit. Le caractère signifiait à l’origine élever, nourrir. Et puis, parce que nos amis lettrés chinois sont décidément d’incorrigibles poètes, ils ont préféré attribuer à cet idéogramme le sens du caractère, de la lettre. Comme si le caractère était la fille de la pensée, le fils de l’écriture. Ce qui en dit long sur l’importance de ces caractères pour la civilisation chinoise.

Le premier caractère du mot déficit, « chì », représentait à l’origine le dessin d’un homme au-dessus d’un feu. Une croix, en haut, représente son corps et ses bras, avec une ligne horizontale en dessous pour les jambes – il est sans doute assis. En dessous, quatre traits un peu foufous matérialisent les flammes d’un feu. Et la signification de ce caractère, c’est la couleur rouge. Comme d’habitude, dans les sinogrammes, on dessine une scène lorsqu’il s’agit de représenter un concept abstrait – en l’occurrence, le feu qui fait rougir la peau de l’homme. D’ailleurs ce caractère « chì » désigne aussi la sincérité, comme le regard de celui qui s’interroge sur ses états d’âme en fixant le mouvement des flammes. Et ce signe est aussi utilisé pour évoquer la nudité - nudité permise par la chaleur produite par le feu.

Mais dans « chìzì », le déficit, le « chì », c’est bien la couleur rouge. Et si on utilise l’idée d’un caractère rouge, d’une lettre rouge pour désigner le déficit, c’est simplement parce que les marchands ou les fonctionnaires chinois écrivaient à l’encre rouge les excédents de dépenses consignés dans leurs registres comptables. Décidément, le monde de l’économie est désespérément dénué de poésie.

Fitch, Moody’s, Standard & Poor’s. Ces mots sonnent pourtant plutôt bien à l’oreille, mais non, ce ne sont là que de froides agences de notation – d’ailleurs au passage, on aurait dû se douter que la catastrophe nous pendait au nez : Moody’s, en anglais, ça veut dire « lunatique, de mauvaise humeur », et Standard and Poor’s, c’est « commun et pauvre ».

Toujours est-il que nos trois sympathiques agences de notations américaines sont aujourd’hui rejointes par Dagong, leur concurrente chinoise. « Da » (大), la grandeur, et « gong » (公), ce qui est public. Une agence qui s’est mise l’année passée à publier ses propres évaluations de la solvabilité d’une cinquantaine d’État – avec la sévérité que l’on sait. La semaine dernière, Dagong n’a accordé qu’un seul A aux USA. Et la France doit se contenter d’un double A, seulement. La Chine, elle, se voit attribuer un encourageant AA+. Du coup on ne se gêne pas pour mettre en doute l’indépendance de cette agence face aux autorités de Pékin.

Mais d’autres économistes insistent aussi sur les critères que retient en priorité Dagong pour noter les bons élèves. Ceux qui ont obtenu le triple A chinois, ce sont entre autres l’Australie, la Suisse, la Suède ou Singapour, c’est-à-dire des pays qui, à l’inverse de la France ou des États-Unis, vont atteindre leur équilibre budgétaire en 2011. Et pourquoi l’atteindront-ils ? Parce qu’ils ont réduit les déficits. « Il faut réduire les déficits », nous répète-t-on ! C’est bon, on a compris.

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