Passe-muraille - Émeute  骚乱  - 5/7 été - D.Bastard
Passe-muraille - Émeute 骚乱 - 5/7 été - D.Bastard © Radio France

En chinois, « sāoluàn » (骚乱). Le second caractère, « luàn » (乱), c’est l’agitation, la confusion, le

désordre. Sur la droite du sinogramme, on trouve une version simplifiée du signe de l’enfant. Une version très simplifiée pour le coup, puisqu’il n’y a qu’un seul trait, vertical, qui descend le long du caractère en se recourbant vers la droite en bas – ça ressemble à une canne de grand-père à l’envers mais non, c’est un enfant dans ses langes. C’est comme ça.

Sur la gauche du sinogramme du désordre, « luàn », se trouve le signe « shé » (舌). C’est la langue. On trouve une bouche en bas, matérialisée par un petit carré, d’où s’extrait vers le haut un début de langue, sous la forme d’une petite croix. Et au bout, une virgule horizontale suggère le bout de cette langue – car c’est une langue fourchue. La langue n’est pas un organe très valorisé dans la pensée chinoise, du coup on la représente comme une langue de vipère. « Affutée comme une lame, la langue peut tuer sans verser de sang », dit le vieux proverbe.

Le désordre s’exprime donc à travers le binôme « langue » et « enfant ». Un peu comme un sale gosse qui tirerait la langue avant d’aller faire une bêtise. En faisant quelques recherches, en réalité, on s’aperçoit qu’il s’agirait plutôt d’évoquer un bébé qui vient de manger, et qui s’agite et régurgite avant de faire son petit rototo. C’est tout de suite moins glamour.

Mais c’est tout l’avantage des caractères chinois : un sens n’exclut pas l’autre. D’ailleurs, dans la version traditionnelle de ce même caractère « luàn » (亂), on retrouve le signe de l’enfant à droite. À gauche, cette fois, dans la partie inférieure, nous avons deux signes entourés d’un carré non fermé : celui de la soie (厶) et celui d’une main qui travaille (又). Et, au-dessus de ce carré, on trouve un autre signe, qui représentait à l’origine une main qui attrape, qui saisit quelque chose (爫, dérivé de 爪, où l’on distingue trois doigts qui partent vers le bas). Un peu comme si le sale gosse qui vous tirait la langue tout à l’heure était en train de tout saloper les beaux carrés de soie que vous avez passés la journée à tisser.

C’est donc l’expression du désordre « luàn », deuxième sinogramme du mot « sāoluàn », l’émeute.

« Sāo » (骚), c’est déranger, affoler. Le caractère est composé de trois éléments. Nous avons le dessin d’un cheval sur la gauche, encore assez ressemblant (马, version simplifiée de 馬). Une fourche en haut à droite (叉) – qui elle, pour le coup, n’est plus du tout ressemblante. Et en-dessous, c’est un serpent (虫). Et pas n’importe quel serpent : il faut imaginer un rectangle dans la longueur, traversé par une verticale centrale, sous laquelle est collée une ligne horizontale, qui se termine par une petite virgule. Il s’agit du dessin d’un cobra dressé sur sa queue, la gorge gonflée - c’est le fameux rectangle. Il est sur le point de cracher son venin.

Ce caractère, c’est en fait la description d’une scène : un paysan qui ramassait tranquillement du foin avec sa fourche, se retrouve nez à nez avec le reptile. Et son cheval qui rue, qui s’emballe, qui panique à côté. Voilà comment on exprime l’idée de l’affolement, « sāo » - l’affolement au sens large, puisque le caractère « sāo » est aussi utilisé pour décrire quelque chose de licencieux, de salace, d’aguicheur. Quelque chose qui suscite une émotion Petit cours d’étymologie : d’où vient le mot émeute en français ? Du verbe émouvoir, justement.

Mais il existe du reste un autre mot, en chinois, pour parler d’émeute. C’est « bàoluàn », (暴乱) - « luàn », le désordre. Et « bào », violent, brutal, malfaisant. Et question émeutes violentes, la Chine n’est pas en reste. Depuis le mois de juin, dans plusieurs régions, on recense une série d’émeutes d’ordre économique - notamment dans la province du Guangdong, au sud-est, là où se concentrent une bonne partie des usines de l’atelier du monde. Et où triment les fameux travailleurs migrants venus d’autres provinces du pays pour fabriquer les baskets que vous portez. En plusieurs endroits, on a vu des milliers d’hommes mettre à sac et incendier les bureaux de l’administration et les symboles de richesse. Une révolte anarchique des pauvres contre les riches. Ca me rappelle quelque chose … des vrais punks, ces Chinois !

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