Passe-muraille - Dalaï-lama  达赖喇嘛  - 5/7 été - D.Bastard
Passe-muraille - Dalaï-lama 达赖喇嘛 - 5/7 été - D.Bastard © Radio France

En chinois, « dálài lǎmā » (达赖喇嘛). Les deux derniers caractères, « lǎmā », sont la transcription

d’un mot tibétain, « bLama » (བླ་མ་), qui désigne l’homme supérieur, le prêtre insurpassable – le lama, c’est un enseignant religieux du bouddhisme tibétain. Mais les Chinois, eux, ont dû trouver deux caractères qui se prononçaient « bla » et « ma » pour écrire ce mot.

Le premier, « lǎ » (喇), place côte à côte les signes de la bouche (口), de l’arbre (木) et du couteau (刂). C’est un morceau de bois coupé qu’on porte à sa bouche. C’est-à-dire un instrument à vent - comme le dungchen, vous savez, c’est la longue trompette tibétaine qu’on voit dans Tintin au Tibet. Et qui est utilisée lors des rituels dirigés par les lamas, justement.

Le second caractère du mot « lǎmā », c’est « mā » (嘛). Il est composé du même signe de la bouche (口), combiné cette fois à celui du chanvre (麻). Il n’a aucun sens à proprement parlé, et le recours au signe du chanvre s’explique d’abord par sa sonorité – et par le fait qu’en Chine, le papier, symbole de sagesse, a été inventé à partir du chanvre.

Et voilà le mot lama en chinois. L’instrument à vent, comme un symbole du rituel, et le chanvre, comme un symbole de la sagesse. Quant au mot chinois « dálài » (达赖), les deux caractères qui le forment n’ont d’autre fonction que d’exprimer la sonorité d’un mot mongol, cette fois, qui désigne la mer, l’océan. D’où la traduction que l’on donne généralement du mot dalaï-lama, à savoir « océan de sagesse ». Un mot mongol, parce les Mongols se sont aussi convertis au bouddhisme dit tibétain. Et ce sont eux qui, au 16ème siècle, ont donné ce nom au représentant d’une lignée de moines qui seraient l’incarnation d’une déité bouddhique.

Et depuis, chaque dalaï-lama est censé être la réincarnation du précédent. Lorsqu’il meurt, les lamas les plus importants étudient certains éléments, comme l’orientation du corps. Ensuite, l’un deux va au bord d’un lac où il attend d’avoir des visions. Quand c’est bon, il rentre au palais pour envoyer des équipes là où il pense que l’évanescence du dalaï-lama s’est réincarnée. Les moines cherchent des enfants, ils les testent. Et c’est encore comme ça que l’on a dégoté l’actuel dalaï-lama dans les années trente. Naturellement, pour notre petit esprit rationnel et étriqué, ça peut paraître un rien aléatoire, comme technique. D’autant que le dalaï-lama n’est pas qu’un « chef spirituel », comme on dit. Il est aussi devenu un souverain politique.

Du coup, certains dalaï-lamas ont un peu déconné, notamment vers la fin du 17ème siècle, où des troubles répétés entre Tibétains ont poussé l’empereur de Chine à poster des garnisons au Tibet pour remettre un peu d’ordre.

Côté chinois, on cite toujours le mariage d’un roi tibétain avec une princesse chinoise au 7ème siècle, pour dire que les deux peuples sont unis de très longue date. Mais c’est un peu plus compliqué que ça : si la cour de Chine avait arrangé ce mariage, c’est plutôt parce qu’elle avait les pétoches de l’empire tibétain, à l’époque très puissant.

Mais le Tibet est bel et bien devenu une partie de l’empire de Chine vers le 13ème siècle. Sauf qu’à la tête de l’empire, nous avions une dynastie mongole - c’est compliqué. En fait, progressivement, les religieux tibétains vont devenir des maîtres spirituels pour les bouddhistes de Chine, en échange de quoi l’empire de Chine devient le protecteur séculaire du Tibet. De sorte qu’un Tibétain qui dit que son pays a une vieille tradition d’indépendance a parfaitement raison. Mais le Chinois qui dit que le Tibet fait depuis longtemps partie de son pays, n’a pas complètement tort non plus. Ca ne rentre pas dans les cases.

Toujours est-il que l’armée chinoise a bien envahi le Tibet en 1950. Enfin, elle l’a « libéré pacifiquement », pour reprendre la terminologie en vigueur. Car les communistes répètent à l’envi que le dalaï-lama était au sommet d’une théocratie, où le peuple était réduit à l’état de servage. Et même en exil, le dalaï-lama est resté un chef politique. Enfin, jusqu’à cette semaine, où il a officiellement transmis son pouvoir temporel à un premier ministre, en affirmant vouloir passer à un gouvernement pleinement démocratique. Un geste historique. À Pékin, forcément, on grince un peu des dents.

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