Passe-muraille -  Sinogramme Jésus  耶穌  - 5/7 été - D.Bastard
Passe-muraille - Sinogramme Jésus 耶穌 - 5/7 été - D.Bastard © Radio France

Jésus : en chinois, « yēsū » (耶穌). Deux caractères, dont la sonorité, « yēsū », rappelle le nom de Jésus en hébreu, c’est-à-dire « Yeshoua ». « Yeshoua », « yēsū », ça se ressemble, mais pas complètement. On aurait pu rajouter un troisième caractère à la fin, un « a », pour produire le mot « yēsū’ah » - c’est tout à fait jouable en chinois, et c’est encore plus proche de l’hébreu Yéshoua.

Mais, petit problème technique, en chinois, utiliser le son « ah » à la fin d’un nom quand on s’adresse à quelqu’un, c’est très familier. Du coup, appeler Jésus « yēsū’ah », c’est un peu comme si on disait « hey Jésus, wesh gros ! ». On comprend vite que ce serait un petit peu déplacé – c’est quand même le fils de Dieu. Alors on s’est contenté des deux premières syllabes, « yēsū », deux caractères.

Le premier, « yē », est surtout retenu pour sa sonorité - il n’a plus de signification en lui-même. Mais on y reconnaît tout de même le signe de l’oreille, (耳) à gauche. À l’origine, c’était un demi-cercle ouvert sur la droite - le pavillon -, avec deux petits traits horizontaux au milieu pour suggérer l’ouverture de l’oreille, et à droite, une ligne verticale qui évoque l’attachement à la tête. Aujourd’hui, avec l’évolution de l’écriture, le signe de l’oreille a une forme plus rectangulaire, avec un trait un peu plus long en bas, comme un lobe.

À droite de cette oreille, on trouve un signe qui désignait à l’origine une ville féodale (阝). L’idée d’une certaine communauté, à l’écoute de quelque chose, de quelqu’un. C’est ce qui émane de ce caractère « yē ». Mais au-delà de ce sous-texte, il présente aussi un autre avantage : les Chinois l’emploient souvent dans un sinogramme similaire, « yé » (爺), où l’on a toujours notre ville et notre oreille, mais au-dessus se trouve le signe du père, « fù » (父). Ce nouveau sinogramme peut désigner le__ grand-père mais, plus généralement, c’est le maître absolu, le seigneur. Pas bête pour parler de Jésus, de « Jésus-Christ notre Seigneur ».

Le second sinogramme, c’est « sū », un idéogramme qui combine le signe du poisson, « yú » (魚), à celui des céréales, « hé » (禾). Comme une évocation explicite de l’épisode de la multiplication des poissons et des pains dans le Nouveau testament. Mais plus largement, le poisson a longtemps été un symbole central du christianisme primitif – il revient très souvent dans les quatre Évangiles. Et, bien sûr, derrière le signe des céréales, il faut voir le pain, donc l’hostie, donc le corps du Christ.

Mais ce n’est pas fini ! Car ce caractère « sū », pour sa part, a une signification propre en Chinois : il évoque à l’origine une idée de fraîcheur, parce que c’est quand ils sont frais que le poisson et les céréales développent le meilleur de leur saveur. Mais au sens figuré, cette saveur préservée des aliments permet aussi de désigner une certaine idée du vivant, de ce qui revit, ce qui revient à la vie. Bref, de ce qui ressuscite.

Voilà comment on forme le mot « yēsū ». Par l’idée d’un maître, d’un seigneur que la communauté doit écouter – c’est « yē ». Et par celle d’une résurrection, « sū ». Une résurrection de la chair qui, selon la vieille prière, permet « la rémission des péchés ». Bref, avec ce mot, « yēsū », on est sauvés par le seigneur. Au fait, à l’origine, que veut dire le prénom Jésus, Yéshua, en hébreu ? C’est littéralement « Dieu qui sauve ».

Ce mot, « yēsū », a été mis au point vers le 16ème siècle, quand les missionnaires jésuites de France ou d’Italie cherchaient à se faire bien voir à la cour de l’empereur. Ils seront plus tard rejoints par des missionnaires protestants, notamment des Américains au 19ème siècle. Et le marché des âmes en Chine a été l’objet d’une âpre lutte d’influence entre églises romaine et réformées. Du coup, pour éviter toute confusion auprès des Chinois, les protestants ont mis au point une traduction alternative de « Jésus », inspirée cette fois de l’anglais « Jesus » - en chinois ça donne « jīdū » (基督). Mais la chose a tellement bien marché que, pour beaucoup de Chinois aujourd’hui, le « yēsū » catholique et le « jīdū » protestant sont deux dieux qui n’ont absolument rien à voir. Les voies du seigneur sont décidément bien impénétrables.

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