Passe-muraille - Sinogramme Pétition  信訪  - D.Bstard - 5/7 été
Passe-muraille - Sinogramme Pétition 信訪 - D.Bstard - 5/7 été © Radio France

En chinois, « xìnfǎng » (信 ). Le premier caractère, « xìn » (信), c’est la confiance, la sincérité. Sur la gauche, on reconnaît le signe de l’homme (亻), représenté ici par un coup de pinceau en haut – c’est la tête -, en-dessous duquel descend une ligne verticale – c’est le corps.

À côté, on trouve le signe de la parole, du verbe, prononcé « yán » (言). Il se construit par le dessin d’une bouche carrée en bas. Avec à l’origine, au-dessus, un signe un peu confus qui exprime la notion d’erreur - une bouche qui dit des choses erronées. Car dans la pensée antique chinoise, le langage ne saurait retranscrire la pureté des sentiments que l’on porte au fond de son cœur. « D’une multitude de paroles sortent forcément des erreurs », dit le vieux proverbe. Parler, verbaliser, décrire, c’est forcément porter un regard sur le monde, un jugement sur les choses. Les mots, fussent-ils associés à des caractères figuratifs, restent désespérément incapables de retranscrire avec fidélité le réel. Bref, cet idéogramme, « yán », c’est l’expression chinoise de l’imperfection ontologique du langage.

Avec ce signe de l’erreur en haut, l’idéogramme « yán », la parole, sonne un peu comme un aveu d’impuissance : ce qu’il nous dit, c’est que ce que disent les signes, justement, ce n’est pas « vraiment vrai ». Alors les lettrés chinois ont mis au point une version plus stylisée de ce signe. On retrouve notre carré en bas, qui représente la bouche. Mais cette fois, ce sont trois lignes horizontales qui s’en échappent. Trois lignes tracées les unes sur les autres, avec une petite virgule par-dessus le tout, qui rappelle le signe du ciel. Comme des mots, des phrases qui, agencées avec un peu d’inspiration, permettent de former un langage qui tend vers le ciel, qui sublime les choses, qui transcende le réel. On appelle ça la poésie.

Et voilà, en sept coups de pinceaux, la représentation de la parole, du langage. Associé au signe de l’être humain, celui de la parole forme ainsi le caractère « xìn » (信), la confiance, la sincérité. Car l’homme qui tient sa parole est digne de confiance. Par extension, ce sinogramme désigne aussi la lettre que l’on remet ou que l’on envoie à quelqu’un.

Logique, donc, qu’on le retrouve dans le mot pétition, « xìnfǎng » (信访). Le second caractère de ce mot, c’est « fǎng » (访), « rendre visite à quelqu’un ». Il est lui aussi composé du signe de la parole - cette fois dans la partie gauche. À côté, on trouve celui du carré (方), un signe inspiré du dessin d’une croix gammée. Avec ces belles régularités géométriques, le swastika est parfait pour désigner le carré et, plus généralement, l’idée d’une règle, de quelque chose de formel. Associé au signe de la parole, on obtient un dialogue formel - tel qu’on le pratiquait lorsque l’on rendait visite à un dignitaire dans la Chine antique.

Et ce mot formé des caractères de la lettre et de la visite, « xìnfǎng », désigne en Chinois une vieille pratique de la période impériale : en dépit du pouvoir absolu de l’empereur, chaque sujet a un droit de pétition. S’il se croit victime d’une injustice, il a le droit de se présenter à la juridiction locale pour y exposer ses doléances. Si celle-ci n’accède pas à ses requêtes, il peut s’adresser aux niveaux supérieurs, jusqu’à la cour impériale, à Pékin.

Et ce droit à la pétition existe toujours. Aujourd’hui, la Chine compte plusieurs millions de « fǎngmín » (访民), ces fameux pétitionnaires qui montent à Pékin pour se plaindre des abus restés impunis dont ils ont été victimes dans leur province - leur province où des potentats locaux, souvent corrompus, préfèrent étouffer certaines affaires. La pétition, c’est leur dernier recours. Un recours un peu illusoire : le taux de résolution des pétitions monte à 0,2%.

Et surtout, les pouvoirs locaux d’où sont originaires les pétitionnaires payent généralement des mafieux pour les intercepter à Pékin et les retenir dans ce qu’on appelle des « hēi jiānyù » (黑监獄), des « prisons noires » - c’est-à-dire des chambres d’hôtel miteux où les plaignants sont enfermés et tabassés en règle. Le gouvernement central a toujours nié ce phénomène. Mais il y a quelques jours, pour la première fois, la police de Pékin a reconnu l’existence de deux de ces prisons noires. Nommer les choses, c’est déjà un début.

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