Passe-muraille - Sinogramme Cheval  馬  - D.Bastard - 5/7 été
Passe-muraille - Sinogramme Cheval 馬 - D.Bastard - 5/7 été © Radio France

Cheval, en chinois « mǎ » (馬 dans sa version traditionnelle, 马 dans sa version moderne). C’est tout simplement le dessin d’un cheval. On en reconnaît le cou et la tête dans un rectangle dessiné dans la hauteur, sur la gauche du pictogramme. Un rectangle traversé de trois lignes horizontales qui s’en échappent vers la droite, comme une crinière qui flotte au vent. En dessous, une ligne horizontale parcourt le caractère en son milieu – c’est le corps de l’animal, qui se termine sur la droite par un trait vertical vers le bas, comme une queue. Et sous la ligne du corps, quatre coups de pinceaux matérialisent ses pattes.

Le cheval occupe une place privilégiée dans la civilisation chinoise. Ses représentations les plus archaïques font penser à un dragon, signe de son importance dans la Chine antique. On lui attribue d’ailleurs des pouvoirs surnaturels. À peu près un millénaire avant notre ère, le roi Zhou s’est par exemple fait enterrer dans un immense tombeau en compagnie de 96 chevaux vivants. Il ne faisait pas bon être un animal divin à l’époque.

Plus tard, le cheval sera tout de même un élément central des dispositifs militaires de la Chine impériale. Et la peinture traditionnelle en fera l’un de ses objets d’étude favoris. Mais aujourd’hui, c’est à un cheval bien particulier que certains Chinois vouent un véritable culte : en mandarin, on l’appelle « cǎonímǎ » (草泥马) - « cǎo » (草), l’herbe, la prairie ; « ní » (泥), la boue ; et « mǎ » (马), le cheval. Ce qui nous donne le « cheval des prairies boueuses ». Une espèce d’équidé bien particulière qu’on ne trouve qu’en Chine.

Et plus exactement sur l’Internet chinois. Eh oui, le cheval des prairies boueuses est une espèce exclusivement virtuelle – c’est la mascotte des internautes chinois. Parce que sa prononciation « cǎonímǎ », rappelle celle de trois autres caractères, « càonǐmā » (操你妈), une expression très explicite : « mā » (妈), c’est maman, la mère ; « nǐ » (你), c’est l’adjectif possessif de la seconde personne du singulier – « ton », « ta » ou « tes » ; et « cào » (操), c’est une façon assez franche d’évoquer l’étreinte sexuelle. « Càonǐmā », c’est littéralement « nique ta mère ».

Et parler sur le net du souriant « cheval des prairies boueuses », c’est une façon pour les internautes de lancer un beau et subtil « nique ta mère » à la censure paranoïaque exercée par les autorités chinoises. Censure aux abois qui supprime tout site, tout blog, tout commentaire qui ne rentre pas dans les lignes. Et l’ennemi héréditaire du bucolique « cǎonímǎ », qui gambade gaiement dans les prairies numériques, c’est l’insupportable crabe des rivières.

En chinois, « héxiè » (河蟹), « hé » (河), la rivière, et « xiè » (蟹), le crabe. Deux caractères dont la prononciation, « héxiè », ressemble beaucoup à celle du mot « héxié » (和谐), l’harmonie. L’harmonie, c’est le mot d’ordre seriné à longueur de journée par la propagande du Parti communiste – les Chinois n’en peuvent plus. Et en Chine, sur Internet, on ne dit pas « je me suis fait censuré », mais « je me suis fait harmonisé ». En d’autres termes, le méchant crabe des rivières est venu couper avec ses vilaines pinces tout ce qui ne plaît pas au département de la propagande, sorte de ministère de la vérité orwellien.

Du coup, depuis l’apparition du « cheval des prairies boueuses », les internautes ont développé tout un panthéon mythologique pour évoquer les mots interdits par les censeurs. Les derniers en date, c’est par exemple le terrifiant « dúchái » (毒豺) littéralement le chacal toxique - « dú », le poison, et « chái », le chacal - deux caractères dont la prononciation ressemble au mot « dúcái » (独裁), la dictature. Originaire de Chine, ce chacal toxique est carnivore et dévore tout ce qu’il peut. Sa proie favorite, c’est le sympathique « míngzhū » (鸣猪) – le porcelet qui chantonne – un bien sympathique cochon dont le nom ressemble au mot « mínzhǔ » (民主), la démocratie. Autant de riantes créatures qui compliquent bien le travail des censeurs chinois. Mais après tout, c’est eux qui ont commencé.

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.