Passe-muraille - Sinogramme Juif  猶太人 - D.Bastard - 5/7 été
Passe-muraille - Sinogramme Juif 猶太人 - D.Bastard - 5/7 été © Radio France

Juif, en chinois, « yóutàirén » (猶太人).

Le dernier caractère, « rén » (人), c’est la personne, l’être humain, matérialisé par une ligne verticale qui descend en se divisant en deux jambes. Les deux caractères devant, « yóutài » (猶太), c’est tout simplement une transcription du mot Judée - en hébreu « Yehūdā ». Le « yóutàirén », c’est donc tout simplement l’homme de Judée, le Judéen, le Juif. Mais comme souvent, une petite analyse de ces caractères choisis pour leur proximité phonétique avec l’hébreu, « yóu » et « tài », permet aussi de dégager un sous-texte chargé de sens.

Le deuxième caractère, c’est « tài » (太) – on le traduit aujourd’hui par « trop ». Il est composé du signe de la grandeur, représenté par les deux jambes de l’être humain, « rén » (人) - avec une ligne horizontale au milieu, comme deux bras que ce bonhomme écarterait pour dire « t’as vu comme c’est grand ! ». Et pour obtenir l’idée du « trop », dans le caractère « tài », on y ajoute une petite virgule juste entre les deux jambes. C’était à l’origine un trait horizontal, tracé sous les deux jambes du signe de la grandeur, comme une sorte de limite, pour évoquer l’idée qu’on est passé de l’autre côté, au-delà de la grandeur, pour suggérer quelque chose de plus grand que ce qui est grand. Bref, l’idée d’une certaine transcendance du Dieu unique, telle qu’elle existe dans les religions monothéistes, à commencer par le judaïsme.

Quant au premier caractère du mot Juif, « yóutàirén », c’est « yóu », qu’on traduit notamment par « encore ». Il exprime l’idée d’une certaine pérennité. Sur la droite, on trouve le signe « qiú » (酋) - le chef de tribu. Il est représenté par le dessin d’une jarre d’où s’échappent deux obliques qui partent vers le haut, sans doute parce que c’était lui qui était chargé d’effectuer certaines offrandes – offrandes liquides en l’occurrence, qui permettent un dialogue avec le ciel, matérialisé par les deux obliques qui montent.

D’ailleurs, dans la partie gauche du caractère « yóu », on trouve le signe du chien – ou, plus généralement, des animaux à quatre pattes (犭). Des animaux que, là aussi, dans la Chine antique, le chef sacrifiait pour s’assurer de la clémence des cieux et de la pérennité de sa tribu. Comme les fameuses tribus d’Israël, qui ont assuré la pérennité de leurs traditions au fil des siècles, malgré la dispersion des Juifs sous l’Empire romain, et les diverses persécutions dont ils ont fait l’objet dans l’histoire.

Le judaïsme est donc exprimé par l’idée religieuse d’une transcendance dans le deuxième caractère, et par celle de la pérennité d’un peuple dans le premier. C’est du reste toute l’ambivalence du mot « juif », un peuple et une religion. Une ambigüité existentielle vécue dans toute sa dimension par les Juifs chinois. Eh oui, la diaspora a mené des Juifs jusqu’en Chine – en l’occurrence des marchands partis de Perse sur la route de la Soie il y a un millénaire, qui ont décidé de s’établir dans la capitale chinoise de l’époque, la ville de Kaifeng, au centre du pays. Ils se sont mélangés à la population locale tout en respectant les préceptes de la Torah. Et aujourd’hui, plus d’un millier de leurs descendants se disent encore juifs.

Problème, le gouvernement chinois ne les reconnaît pas en tant que peuple, en tant qu’ethnie officielle de la République populaire. Quant aux autorités judaïques orthodoxes, elles leur refusent l’appellation de juifs parce qu’ils ne transmettent pas leur héritage par la mère, mais par le père. Bref, personne ne veut d’eux. Enfin, presque personne. Puisque du coup, ils sont assimilés aux musulmans chinois, les « hui ». Eh oui, malgré les différences religieuses, ces Juifs avaient des habitudes très proches de celles des musulmans de Chine, à la seule différence qu’ils portent une kipa bleue à la place du kufi, la coiffe blanche des musulmans. Du coup, on a appelé ces Juifs des « lanhui », des « musulmans bleus ». Décidément, ces deux religions ont vraiment tout pour s’entendre.

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