Passe-muraille - Sinogramme Amour  愛 - D.Bastard - 5/7 été
Passe-muraille - Sinogramme Amour 愛 - D.Bastard - 5/7 été © Radio France

Amour, en chinois, « ài » (愛).

Dans sa version traditionnelle, on trouve en haut un petit trait horizontal d’où s’échappent trois coups de pinceau vers le bas. Ce sont en fait trois doigts : c’est le signe « zhǎo » (爫), tiré du dessin d’une main qui attrape, qui saisit quelque chose. Un peu comme si l’on capturait votre cœur lorsque vous tombez amoureux.

Car justement, le signe du cœur, on le retrouve un peu plus bas dans le caractère de l’amour. À travers un signe tiré du dessin d’un cœur, stylisé aujourd'hui en une courbe qui descend vers la droite, agrémentée de trois petites virgules (心), comme un pendant symétrique aux trois doigts de la main qui capture votre cœur. Bref, un couple bien harmonieux que voilà. Sauf que l’amour, ce n’est jamais aussi simple : entre nos deux signes, on trouve une ligne horizontale. C’est un couvercle, le symbole d’une déchirante séparation (冖) - soit l’impossibilité pour l’amoureux transi de saisir le cœur de sa bien-aimée.

Mais « les cœurs les plus proches ne sont pas ceux qui se touchent », dit le vieux proverbe. Et dans la partie basse du caractère de l’amour, on trouve un signe dans lequel on reconnaît deux courbes qui se croisent, comme des jambes (夂) – c’est l’idée d’une marche lente, d’un mouvement gracieux, d’une valse élégante. Comme une illustration des jeux de séduction de l’amour. Ce caractère de l’amour, « ài », c’est un peu l’ancêtre du marivaudage – un marivaudage sauce aigre-douce.

Mais de toute façon, ce sinogramme va changer d’aspect après 49 en Chine populaire. L’un des projets des communistes, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, c’est d’éduquer une population de paysans illettrés à plus de 80%. Et pour cela, les académiciens mettent en place une vaste réforme de l’écriture, visant à simplifier nos fameux caractères. Et, avec 13 traits pour un seul mot, l’amour ne va pas y échapper. D’autant que ces petits marivaudages bourgeois n’étaient pas vraiment dans la ligne du parti. « La Révolution n’est pas un dîner de gala ! » lançait le camarade Mao.

Résultat, dans ce nouveau sinogramme, on retrouve le haut du caractère classique, avec une main et un couvercle. Mais en dessous, on trouve cette fois le signe « yǒu » (友) - l’amitié - tiré du dessin de deux mains qui se tiennent. La morale révolutionnaire est sauve. On ne va tout de même pas laisser les élans amoureux de la décadence bourgeoise salir la belle et franche amitié qui unit les prolétaires dans le dévouement collectif envers la patrie. « Il est plus utile de tuer des moustiques que de faire l’amour », reprenait Mao, qui au passage n’était pourtant pas le dernier des chauds lapins.

Mais bref. Aujourd’hui, cette belle morale communiste asexuée en a pris un coup. Depuis l’ouverture au marché, la tradition ancestrale des « qíngfù » (情妇), des concubines, a fait un retour en force en Chine – d’abord chez les nouveaux riches, naturellement. Mais, au grand dam des autorités, le phénomène touche aussi les officiels – 90% des hauts-fonctionnaires condamnés pour corruption entretenaient une ou plusieurs maîtresses, ce qui n’est pas toujours du goût du public. Enfin, ça dépend. L’un deux, Xie Zhijiang, à fait rire tout le monde cet été : il a arrangé, avec force détails salaces, un 5-à-7 crapuleux dans un hôtel avec sa maîtresse sur Weibo, le réseau social chinois équivalent à Twitter. Il n’avait pas compris que tout le monde peut lire ses messages. Dommage, il s’est fait viré du Parti dans la foulée.

Les histoires d’amour finissent mal. En général.

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