Passe-muraille - Sinogramme Révolution  革命 - D.Bastard - 5/7 été
Passe-muraille - Sinogramme Révolution 革命 - D.Bastard - 5/7 été © Radio France

Révolution, en chinois, « gémìng » (革命).

Le premier caractère, « gé » (革), c’est à l’origine le dessin d’une peau de bête, une peau tannée. Elle est pendue à une sorte de U majuscule en haut du caractère, traversé par une ligne horizontale, dont on retrouve une réplique en bas du signe – deux lignes qui servent à étendre notre peau de bête. Une peau elle-même suggérée par un trait vertical pendu au fameux U, qui tombe jusqu’en bas en traversant un petit rectangle allongé au centre. Et voilà le caractère de la peau tannée, du cuir, de la cuirasse. Dans le dessin original qui a inspiré ce pictogramme, on peut voir deux mains qui raclent cette peau de chaque côté, deux mains qui la transforment en cuir. D’où le sens figuré de ce caractère, l’idée d’une transformation, d’un changement, d’un renouvellement.

Quant au second caractère de la révolution, « mìng » (命), il est lui aussi très ancien. On y voit en haut une sorte de grand accent circonflexe, un peu aplati, avec un trait horizontal qui relie les deux extrémités. C’est l’idée d’une autorité supérieure qui se diffuse. Et en dessous, on trouve deux petits carrés l’un à côté de l’autre, dont l’un compte un côté plus long, qui dépasse vers le bas. C’était à l’origine le dessin d’un homme agenouillé, un homme qui se soumet, qui obéit. Car ce caractère, « mìng », c’est l’ordre, le commandement. C’est aussi, dans un sens moins prosaïque, la vie, le sort, la destinée. L’ordre du ciel, en quelque sorte.

La révolution s’exprime donc par l’idée du changement dans un caractère, « gé », et celle de l’ordre des choses dans le second,« mìng ». Le changement de l’ordre des choses. Sauf qu’avec ce bonhomme à genoux et soumis, la seule représentation de ce second caractère, « mìng » (命), laisse clairement supposer qu’un ordre, ça ne se discute pas vraiment dans la Chine antique. On obéit à son suzerain légitime et on la ferme. Difficile, dans ce contexte, d’envisager un changement de cet ordre des choses. Du coup, lors de ce qu’on pourrait appeler la première révolution de l’histoire chinoise, il y a 3000 ans, ceux qui ont renversé la dynastie légitime ont dû trouver un truc pour justifier leur pouvoir.

Ils ont appelé ça la théorie du mandat céleste. C’est tout simplement le principe de légitimation du pouvoir en Chine. Le ciel, c’est ce qui fait tout marcher, c’est une sorte de grand tout, le régulateur impersonnel du fonctionnement des choses. À une famille particulière, une lignée, une dynastie, il donne le mandat de diriger la Chine pour le bien-être de tous. Mais, au fil des générations, si des souverains ne gouvernent pas comme il faut, le ciel le fait savoir à grands coups de séisme, d’inondations et autres sécheresses. Et si on ne corrige pas le tir, le ciel vous débarque tout ça, et il favorise l’émergence d’une nouvelle dynastie, à qui il confiera le fameux mandat.

Et c’est en référence à cette théorie que les révolutions vont renverser les familles régnantes tout au long de l’histoire chinoise. Jusqu’à la dernière dynastie en date, celle du Parti communiste – le Parti qui, en exaltant la révolution, un concept importé d’Occident dans son sens politique, s’inscrit en fait pleinement dans une longue tradition chinoise.

Mais en Chine, le mot révolution, « gémìng », rappelle aussi des souvenirs pas très joyeux. Notamment ceux de la « wénhuàdàgémìng », la grande Révolution culturelle, qui n’avait de révolution que le nom. Un terrifiant mouvement politique lancé par Mao en 66 pour reprendre le pouvoir sur le parti. Le programme était pour le moins laconique : « nous devons liquider tous les génies malfaisants et extirper énergiquement la pensée, la culture, les mœurs et les coutumes anciennes de toutes les classes exploiteuses. » Des mots d’ordre assez foutraques, qui ont conduit aux pires exactions, commises en brandissant bien sûr l’incontournable petit livre rouge. Un peu comme les Libyens ont dû se coltiner le fameux livre vert de Mouammar Kadhafi pendant des années. Livre rouge, livre vert. Ca doit être un vieux truc de dictateur.

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