"Un chien andalou" de Luis Bunuel, 1929
"Un chien andalou" de Luis Bunuel, 1929 ©

Quelle entrée en cinéma plus fracassante que celle de Luis Bunuel ? 1929: à sa fenêtre, un homme ( Bunuel en personne), tranche l'oeil d'une femme à l'aide d'un rasoir. Gros plan sur une lune traversée par un nuage puis sur l'organe qui dégorge son humeur. C'est l'image inaugurale d'"Un Chien Andalou", un rêve entêtant de Bunuel, bientôt relayé par celui de Dali. Comme l'explique Jean-Claude Carrière, scénariste atitré du réalisateur de 1962 à 1974, "lorsque Bunuel voulait montrer quelque chose, il le montrait". Frontalement. Deux hommes cancanent comme des poules. Plan sur des volailles. Une bête immonde se rue dans les bois pour violer et tuer une petite fille. Plan sur un sanglier. La complexité du désir féminin donne l'impression que chaque femme en abrite plusieurs? Deux actrices différentes incarneront le même personnage: Carole Bouquet et Angelina Molina dans "Cet obscur objet du désir", dernier film de son auteur en 1977. Chez Bunuel, le "comme" est toujours de trop. La réalité est suffisamment délirante pour vouloir, en plus, la complexifier.

A l'origine, "Un chien andalou" devait s'intituler "Il est interdit de se pencher dedans", ce qui pourrait être une définition possible du cinéma de Bunuel. Avant, il y avait l'oeil, l'oeil quelconque, programmé, puritain, aveugle et mis à mort d'un coup de lame. Et puis, un nouvel oeil est né et, avec lui, un nouveau regard porté sur le monde, celui du surréalisme d'abord, dont "Un Chien andalou" fut l'un des parangons, puis d'un cinéaste qui, en 32 films, aura tenté de nous opérer d'une cataracte chronique.

A quoi ressemblent les choses lorsqu'on les purge des logiques binaires ? A quoi ressemblent les hommes lorsqu'on les regarde vraiment ? A un film de Bunuel. Au " charme discret de la bourgeoisie", où les frontières entre réalité et fiction s'entremêlent au point de ne plus faire problème.

L'Instant BO du jour: Lalo Schifrin, "Tango del Atardece":

"Tango" de Carlos Saura
"Tango" de Carlos Saura ©

Place à l'Espagne avec "Tango", film de Carlos Saura réalisé en 1998. L'Argentin Lalo Schifrin, compositeur, entre autres, de "Bullitt" et "Dirty Harry", générique de notre émission , compose "Tango del Atardece", thème principal du film.

Rencontre avec... Marina De Van:

Tout le monde le sait bien, au cinéma, les films racontent comment un personnage évolue et se transforme, passe d'une situation à une autre. Ce programme commun à tous récits, ses films, eux, le réalisent littéralement. C'est-à-dire physiquement. Le spectacle qu'elle met en scène, entre cinéma d'horreur et Body Art, s'exécute sur la peau ou dans le corps même d'une héroïne en mutation. Pour raconter le vacillement d'une identité, "Ne te retourne pas" s'organisait autour de la progressive métamorphose de Sophie Marceau (son visage, son corps) en Monica Belluci. Alice au Pays des Cauchemars. Le réel est hanté par un double fantômatique qui fait peu à peu basculer un univers familier dans une étrangeté inhabitable. L'héroïne devient le monstre qui rôde dans un territoire qu'elle ne reconnaît plus. "Dans ma peau", son premier long métrage, reconnaît déjà l'histoire d'une dés-identification: son personnage central - interprété par l'auteure elle-même - investissait une blessure à la jambe pour transformer son corps à éplucher en champs de cicatrices. Le film, qui lorgne vers Ferrara et Cronenberg, est à la fois gore et introspectif.

A la lecture de "Stéréoscopie", récit à paraître en septembre aux éditions Allia, on se demande parfois si elle n'aurait pas inventé le genre du film d'horreur autobiographique. Le livre commence sur les marches du Festival de Cannes où, entourée de Sophie Marceau et de Monica Belluci, elle présentait "Ne te retourne pas". A la suite de quoi elle raconte une histoire d'intoxication, d'addiction, de somatisation et de désorganisation psychique dont on imagine qu'il pourrait être la matrice d'un film d'horreur de plus. En attendant, on est impatient que sorte en salle son dernier film, "Dark Touch", qui vient de recevoir au festival du film fantastique de Neuchâtel le prix Narcisse du meilleur film et le prix Mad Movies du film le plus "Mad".

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