Une philosophie des hommages nationaux aux grands hommes et grandes femmes. L’exemple de Belmondo et de la panthéonisation de Joséphine Baker peut nous aider à mieux comprendre sur quoi on se base lorsqu'on dédie un hommage national.

Hommage national à Jean-Paul Belmondo, dans la cour des Invalides, 9 septembre 2021
Hommage national à Jean-Paul Belmondo, dans la cour des Invalides, 9 septembre 2021 © AFP / Marie Magnin / Hans Lucas

Je ne sais pas si ces deux-là se connaissaient, ni même s'ils se sont rencontrés une fois dans leur vie mais les voilà tous deux réunis à quelques semaines de distance, dans une même dynamique d'hommage et d'intégration à notre mémoire collective. 

Est-ce qu'il y a des critères à remplir pour mériter son hommage national ? 

Faut-il être populaire ? 

Oui, assurément. Belmondo et Joséphine Baker l'étaient. Mais ça ne suffit pas si, Aya Nakamura mourrait demain, on ne lui souhaite pas, je ne suis pas certain que "Pouki" soit diffusé dans la cour des Invalides. 

Faut-il avoir servi la France, l'avoir défendue ou contribué à faire rayonner son image dans le monde ? 

Oui, assurément. Mais là encore, si c'est une condition nécessaire, ce n'est pas une condition suffisante. Sinon, tous les fonctionnaires, tous les militaires, tous les artistes, tous les militants qui se battent pour des causes justes y auraient droit. Avouez que ça finirait par faire du monde. 

Peut-être faut-il simplement avoir marqué l'histoire avec un grand H ? 

Assurément mais je ne suis pas sûr que ce soit un critère très simple à utiliser. Qu'est-ce que cela signifie "marquer l'histoire" ? À partir de quand ou de quoi on marque l'histoire ? Et puis, qui décide de la grandeur historique de telle ou telle personne ? Il est donc assez difficile d'avoir une règle claire et universelle pour décider qui mérite ou non son hommage national ou sa commémoration collective. 

Ce qu'en pense le philosophe Hegel ?

Je vous propose d'aller faire un petit tour du côté de nos amis les philosophes pour leur poser la question et le premier à lever la main, c'est l'ami Hegel et de sa conception du sens de l'histoire qui est selon lui un grand progrès, avec parfois des détours ou des ruptures, mais tout de même un progrès vers toujours plus de liberté pour les hommes. Et dans cette histoire-là, les grands hommes et les grandes femmes sont ceux qui, en menant leur propre barque, font pourtant avancer sans le savoir la barque de tout le monde. Hegel dit qu'ils sont "les agents d'un but universel". Leurs passions, leurs actions sont des étapes qui font progresser l'histoire. Ils incarnent une synthèse parfaite entre un destin particulier et un horizon universel. 

Belmondo est un acteur parmi d'autres, mais il est aussi l'acteur par excellence, un artiste à travers lequel le cinéma a progressé dans sa manière de raconter le monde et la vie. 

Joséphine Baker est une artiste parmi d'autres, mais forte de son art et de ses convictions, elle est aussi une résistante, une militante de l'égalité et de la justice. Elle a fait ce qui lui paraissait juste à elle et à travers cette conception-là, le monde est devenu un monde meilleur. 

Le paradoxe de cette affaire, c'est que la grandeur ne se mesure qu'à la fin d'une vie et par ceux qui en ont été les observateurs. Il n'y a donc pas de règles à suivre pour être sûr d'avoir son hommage national, c'est un choix qui appartient à ceux qui restent et qui, par là, contribuent à révéler le sens de notre histoire commune. 

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