Thibaut de Saint Maurice se réjouit de revoir les visages démasqués dans la rue et expose toutes les vertus qu'offre la contemplation des visages de chaque personne que l'on croise comme le sien propre.

Dévisageons-nous les uns des autres !
Dévisageons-nous les uns des autres ! © Getty / andreswd

Qu'est-ce que ça fait du bien !

Ça y est, enfin, nous pouvons commencer donc de tomber le masque depuis hier, en extérieur seulement. Mais franchement, qu'est-ce que ça fait du bien : Alors allons-y gaiement, dévisageons-nous les uns les autres. On retrouve des bouches, des nez, des joues pleines avec leurs pommettes ou leurs fossettes, des mentons qui frémissent sous l'émotion, des sourires qui découvrent les dents, des lèvres qui font la moue. 

Bref, quel plaisir de retrouver cette richesse inopinée du visage de celui ou de celle que je croise. Appuyons un peu nos regards les uns les autres sur les visages des autres et des uns. Bon, bien sûr, sans faire peur et toujours avec le sourire. Mais retrouver les visages de ceux que l'on croise, afficher nos visages, porter nos visages dans la rue, c'est retrouver la possibilité de se présenter aux autres et de reconnaître leur altérité, là, d'un coup d'œil ou d'un seul regard, nos visages expriment notre singularité. 

Il n'y a pas deux visages identiques. Même ceux des jumeaux s'animent de subtiles différences pour qui les observent suffisamment précisément. 

Mais on ne peut pas non plus réduire notre identité, notre visage ? 

Oui, bien sûr, je ne suis pas que mon visage où je ne suis pas seulement la surface et l'agencement de mon visage. Ce n'est pas parce que je vois la bouche et le nez de mon interlocuteur que je le connais mieux. Nos visages sont aussi des constructions sociales, des généralisations, les visages d'hommes, les visages de femmes, visages d'enfants, les visages de vieux, les visages multicolores, les visages écrans sur lesquels se projettent aussi bien le désir que la peur des autres. 

Comme le remarquait Deleuze, le visage est une carte, mais une carte construite et qu'il s'agit de déconstruire ou de défaire pour que nous puissions, à travers lui, rencontrer l'autre. Défaire le visage, dévisager au sens strict, ça veut dire ne pas fixer les visages des autres comme des identités définitives. Ne pas séparer le visage des paysages intérieurs ou extérieurs qui l'entourent. Dévisager le visage non pas comme une surface, mais comme une profondeur dans laquelle nous pouvons découvrir les forces et les émotions qui l'animent. 

Il y a bien ce mystère du visage, immédiatement identifiable et qui, pourtant, change tous les jours. Mystère de ce visage composé d'éléments communs. On a tous un nez, une paire d'yeux, une bouche, des lèvres et séparément ou en gros plan, ils ne sont à personne, mais recomposés ensemble, ils signalent pourtant la différence de chacun. 

Nous dévisager les uns les autres, c'est prendre le temps de considérer nos visages à la fois comme surface et comme profondeur de notre identité. Cette richesse du visage, c'est ce qui faisait dire à un autre philosophe, Emmanuel Lévinas, que le visage de l'autre nous oblige dans cette nudité profonde qu'il présente à celui qui s'est le dévisager, le visage des autres est une invitation à considérer sa vulnérabilité, une vulnérabilité à protéger. Lévinas pense ainsi à l'expérience du visage comme le fondement de la responsabilité qu'on a pour les autres. 

Le paradoxe est que même démasqués, nous pouvons continuer de nous protéger les uns les autres en nous dévisageant.

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