Thibaut de Saint-Maurice s’attaque à cette injonction de plus en plus forte et qui consiste à devoir "réussir ses vacances"

Pourquoi faudrait-il faire quelque chose pendant les vacances ?
Pourquoi faudrait-il faire quelque chose pendant les vacances ? © Getty / Image Source

Et tout commence par une petite question anodine : "et toi, tu fais quoi cet été ?" ou autre version (chantée parfois) : "qu’est-ce que tu fais pour les vacances ?". 

Simple curiosité polie me direz-vous, certes, mais à force d’être répétée, elle s’impose peu à peu comme une obligation de "faire" quelque chose de son été en général et de ses vacances en particulier. Comme s’il fallait donc absolument avoir "à faire" pendant ses vacances.

Alors même paradoxe, que les vacances expriment au sens strict, la vacance, c’est-à-dire l’absence d’occupation, voire même le vide, la vacuité. En ce sens donc la question est absurde et devrait appeler toujours la même réponse : "cet été, je ne fais précisément rien" parce que le temps de mes vacances est un temps libre, un temps où il n’y a précisément rien "à faire", rien à "devoir faire" puisqu’il est libre et non contraint par les normes et les standards du travail.

Et pourtant même en vacances, on ne fait pas rien, mais on fait autre chose

Oui bien sûr, les vacances sont une rupture, un changement de rythme, d’environnement, d’activité, de paysages et de sensations. Mais si l’on n’y prend garde, s’installe la pression sournoise d’envisager ses vacances comme un énième projet de son existence qu’il va falloir réussir. 

Cette question : "qu’est-ce que tu fais cet été ?" nous enjoint de répondre quelque chose qui va se trouver analyser, étudier, évaluer et qu’il va nous falloir justifier et comparer aux vacances des autres, à commencer par celles de celui qui pose la question. Comme s’il fallait appliquer aux vacances finalement la même discipline que celle qu’il faut appliquer à son travail, comme si cette idéologie de l’épanouissement personnel par la réussite de sa vie ne nous laissait aucun repos et devait gagner jusqu’aux vacances. 

La sociologue Eva Illouz, dans son livre Happycratie, décrit parfaitement bien ce système social qui impose une nouvelle tyrannie du bonheur et de la réussite personnelle de son existence

Nous n’avons désormais d’autres choix que d’être responsables de notre bonheur - bonne nouvelle apparemment - sauf que cette responsabilité est bien lourde à porter. Elle ne tient pas suffisamment compte des difficultés objectives à le devenir et puis elle ne nous laisse aucun temps de repos. 

Pour être heureux en ce sens, il y a toujours "à faire" et voilà que le temps libre, le temps des vacances, n’est plus si libre ou si vacant que cela puisqu’il s’agit aussi de réussir ses vacances pour qu’elles projettent l’image - partagée sur les réseaux - de vacances paradisiaques.

Alors bien sûr, il n’y pas de mal à vouloir passer de bonnes vacances et à en attendre du plaisir. Mais peut être que pour que ces vacances soient bonnes, il ne faut pas qu’elles soient une nouvelle tâche "à faire". Parce que de toute façon, une bonne partie du bonheur de ces vacances se fera tout seul, au gré des rencontres, de la météo, des humeurs des uns et des autres, mais surtout de la réserve de liberté qu’elles vont nous apporter. 

Vous ferez bien ce que vous voulez pendant vos vacances, libres de partir loin ou pas, de visiter quinze trucs par jour ou de buller sur un transat… 

Mais plutôt que d’être habité par la pression de faire quelque chose à tout prix, peut-être vaudrait-il mieux se soucier davantage d’être un peu différemment : être plus détendu, plus disponible et être ouvert, pourquoi pas, à la possibilité pour quelques jours, de n’avoir rien de prévu, rien "à faire".

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