À quoi penser pendant que les crêpes cuisent au fond de la crépière ? Et pourquoi pas à la condition commune de notre humanité, malgré toutes nos différences ?

Petit déjeuner royal, avec crêpes et pancakes
Petit déjeuner royal, avec crêpes et pancakes © Getty / Anjelika Gretskaia

_Ç_a n’a l’air de rien ce petit rond de pâte qui cuit au fond d’une poêle et pourtant à chaque nouvelle louche de pâte que l’on verse, à chaque nouvelle crêpe que l’on mange, c’est tout un monde que l’on fait renaître par une opération toute simple, élémentaire même, mais qui nous permet de comprendre l’un des grands mystères de l’humanité. Tout ça dans une crêpe ! 

D’abord parce que la crêpe est une sorte d’universel de la cuisine humaine : qu’elle soit tortilla, crêpe de froment, de sarrasin, pancake, blinis, dosa, galette de quelque céréale que ce soit, avec un peu d’eau ou un peu de lait, vous en trouvez partout, à cuire dans des poêles défoncés ou à même la pierre… Mais à partir de cette base à peu près commune, vous pouvez mettre à peu près les ingrédients que vous voulez dessus, vous trouverez des crêpes ou des galettes à tout ! 

La crêpe articule donc l’universel et le particulier, l’un et le multiple

Et c’est pour cela que quand on croque dedans, on à la fois le plaisir sensible de la dégustation et le petit frisson métaphysique de la rencontre avec les choses simples. Simple au sens de non complexe, d’élémentaire, d’unifié. 

C’est une des questions de base de la philosophie : comment comprendre que ce qui est puisse avoir autant de manières d’être ? Ou à l’inverse : comment comprendre que des réalités aussi différentes que le pancake américain, la galette de sarrasin et la dosa indienne puisse pourtant partager quelque chose de commun. Et vous pouvez évidemment transposer la question à l’échelle de notre humanité : qu’est ce qui fait l’humanité commune d’hommes et de femmes, à travers le monde? Avec des manières de vivre et des cultures si différentes ? 

La crêpe qui cuit au fond de la poêle peut nous aider à répondre à cette grande question. Pourquoi ? Parce que cette méditation sur la crêpe que je prépare par rapport aux différentes crêpes du monde permet de comprendre l’une des intuitions fondamentales du structuralisme qui a animé les sciences de l’homme, l’ethnologie, l’anthropologie, la sociologie dans la deuxième moitié du XXe siècle. Le grand anthropologue Levi-Strauss avait cette intuition que pour comprendre l’humanité, il fallait prendre le temps de décrire les différences entre les cultures. Mais qu’en décrivant ces différences, on comprendrait finalement mieux ce qu’elles avaient en commun, parce que l’on verrait alors apparaître des structures communes

C’est l’idée fondamentale que la grande variété des cultures humaines n’est pas contradictoire avec l’unité de l’humanité. C’est la différence sans la hiérarchie. C’est l’unité sans la domination d’un seul point de vue (et soit dit en passant l’une des plus puissantes réfutations du racisme moral et culturel). 

Mais revenons à nos crêpes. Par leur simplicité et pourtant leur diversité possible, les crêpes nous permettent de comprendre cette idée : la plus grande variété peut s’inventer à partir d’une structure commune (un peu de farine, un peu de lait ou d’eau…) et à partir de là, presque tout ce que vous voulez : diversité des ingrédients, diversité des tailles, diversité des heures de dégustation, diversité des rituels associés, mais aucune diversité en même temps qui ne soit irréconciliable

Et même si je sais qu’il y a des divisions : le camp des plieurs de crêpes et le camp des rouleurs de crêpes, aussi affutés et opposés que les partisans du pain au chocolat et les militants de la chocolatine, même s’il y a les tenants du beurre salé et ceux du beurre doux, les fidèles du sarrasin et les convaincus du froment… la leçon philosophique de la crêpe c’est que la différence ne suffit pas à séparer, mais qu’au contraire elle peut nous révéler l’unité de notre condition commune.

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