Les plus célèbres musiciens anonymes du monde, le duo des Daft Punk, ont annoncé leur séparation. Mais comment comprendre le choix qu'ils ont fait de rester anonymes et de refuser la célébration de leurs images personnelles?

On ne sait toujours pas vraiment pourquoi les deux membres de Daft Punk se séparent puisqu’ils continuent de cultiver le mystère, mais en revanche on peut toujours continuer à écouter leur musique comme par exemple ce titre "Get Lucky" qui nous a tant fait danser…au temps où l’on pouvait encore danser!

Mis à part leur noms et quelques images d’eux il y a 25 ans au tout tout début de leur carrière, on ne sait pas grand-chose de ces deux musiciens. Pas de photos dans Paris-Match, pas de séance canapé avec Drucker, pas de compte Instagram avec des photos au bord de la piscine. Ils ont fait le choix de l’anonymat, certes pas total puisqu’on connaît leur identité mais tout de même bien entretenu ! A l’inverse de la tentation décrite par Andy Warhol, du fameux quart d’heure de célébrité, les Daft Punk comme de nombreux autres artistes hier et aujourd’hui font le choix de l’anonymat : le street-artist Banksy, l’écrivaine Elena Ferrante,  le couturier Martin Margiela. On les connaît sans les connaître, ils refusent, d’un geste radical, le jeu médiatique et la mise en scène de soi. Au sens strict l’anonymat c’est le fait de ne pas pouvoir être identifié par son nom. Ici, que l’on soit identifié ou non, l’anonymat signifie le refus d’une célébrité personnelle. Comment donc comprendre que ces artistes refusent cette célébrité qui fait pourtant rêver bon nombre des anonymes ordinaires que nous sommes ? 

Mais n'est-ce pas tout simplement une stratégie marketing de distinction? 

En tous cas ça en produit les effets ! En des temps de transparence démocratique et de diffusion maximale des images de soi sur les réseaux, le choix de l’anonymat est un choix de rupture, qui aiguise la curiosité, qui nourrit la conversation et qui attire donc l’attention. Et donc qui fait parler et paradoxalement qui fait connaître. Mais connaître quoi ? Eh bien précisément davantage l’œuvre que l’homme ou la femme qui est derrière. Et c’est peut être de ce côté-là qu’il faut chercher à comprendre. Le choix de l’anonymat c’est d’abord un choix artistique. Qui permet de concentrer l’attention sur les œuvres sans que l’attention ne soit parasitée par les images ou la célébrité de son auteur. C’est peut être une manière de réaffirmer aussi la distinction de l’art par rapport aux autres formes d’images ou de représentation. C’est enfin une façon de révéler la liberté profonde de l’artiste. Jusque dans le lien à ses propres œuvres, il peut refuser d’y être identifié. Descartes avait fait de la formule latine « Larvatus prodeo » que l’on traduit par « J’avance masqué » sa devise. Certes par prudence afin de ne pas subir les mêmes attaques que Galilée, mais surtout pour pouvoir continuer de mener son œuvre. La dissimulation est parfois la condition de la vérité ou le moyen de la liberté. L’artiste est un créateur, il donne des œuvres à voir, à écouter, à lire, à ressentir : il lève le voile sur le monde pour que nous puissions voir la réalité en face comme disait Bergson. Mais justement, voir la réalité, pas l’artiste. On comprend donc que l’anonymat n’est pas l’exact contraire de la célébrité. C’est le choix fascinant de l’artiste dont les œuvres parlent pour lui, mais qui se refuse à parler pour elles. C’est l’affirmation radicale de la puissance de l’art…et ça marche, ça fait du bien, parce qu’il n’y a plus que la musique à écouter...

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