Guirlandes lumineuses, couronnes de sapin, boules, bougies, quelques semaines avant Noël c'est la grande affaire de la décoration pour la fête à venir. Mais que racontent au fond ces décorations ?

La philosophie des décorations de Noël
La philosophie des décorations de Noël © Getty / d3sign

On les a vu revenir dans nos rues et sur la devanture des commerces, et puis aussi sur la façade des maisons des voisins, sur les balcons, aux fenêtres de l’immeuble d’en face… Et puis, comme chacun je pense, on a fait le sapin, mis quelques bougies supplémentaires dans le salon. Du début du mois de décembre jusqu'à Noël c’est une période de décoration assez unique. Il n'y a pas de décoration pour l’arrivée du Printemps, le solstice d’été ou la rentrée scolaire….

Mais cette année, ces décorations ont une saveur particulière : malgré tout, malgré l’épidémie, le confinement, le couvre-feu, les masques et les tablées réduites, Noël approche, Noël aura bien lieu, Noël devient le seul point fixe dans cette période d’incertitude où l’on ne sait pas vraiment quand tout pourra reprendre normalement et quand il faudra cesser d’annuler ou de reporter des projets. C’est la fonction première, anthropologique de la tradition : une procédure, un comportement, un ensemble d’action qui marque une régularité atemporelle et qui se transmet au sein d’un collectif qui s’y identifie

Les traditions créent du lien et après presque toute une année de distanciation sociale, ça fait du bien ! 

Et puis les décorations sont aussi là pour décorer tout simplement…

Oui ces décorations ont une fonction ornementale, voire esthétique : elles embellissent le décor quotidien de nos vies : la rue, les boutiques, la maison, le salon, la table elles sont là pour « faire joli » comme on dit. Elles ne servent à rien d’autre et c’est en même temps pour cela qu’elles ne servent à rien. Un ornement précisément n’est pas indispensable à la pièce ou à l’objet qu’il décore justement. Il n’a pas de fonction pratique ou matérielle. Il n’est là que pour témoigner de la sensibilité ou du goût de celui qui le dispose et de sa capacité à s’émanciper du règne des choses utiles. Mais c’est aussi ce qui fait toute sa valeur. Certes ces décorations de Noël appartiennent à un ensemble de traditions populaires. Mais elles nous permettent aussi tout simplement d’apprendre à distinguer l’utilité et la valeur puisqu’elles indiquent la possibilité d’une valeur sans utilité. 

La difficulté, c’est que tout cela est une question d’équilibre et de mesure. Quand on passe dans les rues commerçantes ou les centres commerciaux avec leurs vitrines spéciales Noël, la musique et les Père Noël photographes, on change de dimension : on passe de la tradition à l’exploitation de la tradition : cette fameuse « magie de Noël ». Mais cette « magie » qui émerveille les enfants et fait encore parfois sourire les adultes est une réalité en fait de plus en plus construite et qui s’alimente elle-même. En clair cela veut dire que si Noël est tellement magique et tellement festif c’est parce qu’on surjoue de manière excessive tous les signes de la fête et de la magie de Noël. C’est ce que Jean Baudrillard appelait dans son livre Simulacres et simulations l’hyperréalité. L’hyperréalité c’est le concept pour désigner la manière dont la société de consommation confond le réel et l’imaginaire. Cette confusion s’installe quand on consomme davantage l’apparence que la réalité. L’hyperréalité ce n’est donc pas une réalité encore plus réelle mais au contraire une réalité de plus en plus fausse.

Toutes ces décorations de Noël surjouent la gratuité de la lumière et la magie de la fête alors que c’est une période d’intense consommation et de dépenses démesurées. Mais en un sens il fallait un peu s’y attendre : dans « décoration » il y a bien « décor » et le décor c’est bien cet artifice qui donne l’illusion d’un environnement réel. Toutes ces décorations de Noël construisent donc au sens strict le « décor de Noël » et quand leur principe est répété jusqu’à l’excès, comme dans certaines rues commerçantes ou comme dans le salon de votre vieille tante du Poitou, qui déborde de petits père noël, de lutins, de guirlandes et de fausses couronnes de houx, on tombe dans le simulacre : c’est à dire dans un signe qui oublie la réalité qu’il désigne et qui fonctionne sur lui-même. 

Alors c’est ça le paradoxe de ces décorations qui envahissent les rues, les vitrines et les maisons. Elles donnent de la valeur aux fêtes qui se préparent en en plantant le décor. Elles maintiennent vivantes une tradition rassurante. Mais en même temps, elles contiennent en elles le risque de faire disparaître la réalité de la fête sous ses apparences. Et c’est surtout paradoxal parce que Noël c’est surtout la fête de la lumière. Et la lumière tout le monde le sait elle nous éclaire quand elle est bien dosée mais elle peut nous aveugler aussi quand il y en a trop ou quand on ne regarde qu’elle…

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