Pour qui connaît les affres de l'insomnie, c'est une souffrance que l'on ne souhaiterait pas à grand monde ! L'insomnie nous surprend toujours et nous renvoie à notre impuissance. Mais l'insomnie ne nous ouvre-t-elle pas aussi à une dimension secrète de notre vie ?

L'insomnie est-elle si mauvaise ?
L'insomnie est-elle si mauvaise ? © Getty / Cavan Images

Ces dernières semaines, j’ai un sommeil compliqué : je fais des insomnies. J’ai essayé plein de trucs, ne pas trop manger le soir, pas de téléphone avant de dormir, ne pas travailler le soir pour ne pas que les idées tournent dans la tête… J’ai même réécouté les Grand Bien Vous Fasse consacrés au sommeil ! Ca marche parfois, mais pas toujours : certaines nuits, impossible de trouver le sommeil avant 4 ou 5h du matin, ou alors au contraire je m’endors très vite mais 2 heures plus tard je me réveille et impossible de me rendormir… 

Tous les insomniaques vous le diront :  l’insomnie ce n’est pas vraiment une expérience agréable. 

Et c’est même une double peine : il y a la privation de sommeil d’abord et puis l’anxiété que cette insomnie provoque et qui renforce la difficulté que l’on a à trouver le sommeil. Les questions tournent dans la tête : "Pourquoi ne parvenons-nous pas à dormir ?" "Pourquoi le sommeil ne vient-il pas alors que nous nous sentons crevés ?" "Pourquoi n’avons-nous pas ce pouvoir de nous endormir ?"

L’insomnie délivre brutalement une première vérité : celle de notre finitude

Nous ne décidons pas de nous endormir, comme nous ne décidons pas non plus de nous réveiller. Le sommeil est une nécessité naturelle dont dépend notre survie mais sur laquelle nous n’avons aucun pouvoir. La souffrance de l’insomniaque est aussi une souffrance existentielle et franchement parfois c’est vraiment pénible….

L’insomnie n’est-elle pas aussi l’occasion d’un apprentissage ? 

Oui , mais à condition de commencer à apprendre par accepter l’insomnie pour ce qu’elle est. L’insomnie révèle à sa manière notre humanité. L’homme est un animal insomniaque qui fait l’épreuve, à travers son insomnie, de sa résistance au sommeil des bêtes. Le sommeil ne vient pas parce que des pensées tournent en boucle dans notre esprit. Il ne reste plus alors qu’à penser l’insomnie en elle-même. 

C’est ce que fait Emil Cioran, philosophe, grand écrivain et grand insomniaque. Ses insomnies lui révèlent la gratuité de la souffrance, comme une épreuve sans aucune justification. Elles le font ainsi accéder au point culminant de la conscience, ce que Cioran appelle la lucidité. 

A lire Cioran l’insomnie rend donc la vie plus profonde que le sommeil espéré parce qu’elle libère précisément de tout espoir : elle révèle la difficulté qu’il y a à exister. Celui qui n’a jamais eu d’insomnie ne sait donc jamais vraiment qui il est. C’est comme il dit « la seule forme d’héroïsme au lit ». La lucidité de l’insomniaque est donc une souffrance, mais aussi l’occasion de vivre, au cœur de la nuit des autres, une vie secrète, qui nous appartient complètement et qui finalement augmente notre vie…. 

Alors malgré la fatigue et la souffrance de l’insomnie, on peut essayer de l’accepter en la pensant pour ne plus la subir tout à fait

Et au matin, en se réveillant quand même, on conserve un peu de son insomnie de la nuit et pour en faire la source d’une vigilance accrue. Parce que si l’insomniaque est celui qui ne dort pas quand tous les autres dorment, cela veut dire que c’est aussi celui qui veille, celui qui continue de rester éveillé, celui qui continue de questionner et de chercher.

En nous apprenant la lucidité la nuit, l’insomnie nous invite, le jour, à étendre cette lucidité. C’est aussi cela qu’il faut comprendre quand Nietzsche écrit : « Bienheureux les assoupis, ils s’endormiront bientôt ». Les assoupis c’est tous ceux qui vivent sans se poser de question. Sans jamais rien remettre en cause dans leur vie ou dans la société. 

Ceux-là s’endorment vite parce qu’au fond rien ne les empêche jamais de dormir. Il y aurait donc une vertu de l’insomnie : celle de nous refuser l’assoupissement dans notre confort, dans nos certitudes, dans nos évidences. Celle de nous empêcher de fermer trop vite les yeux sur le monde, sur les autres et sur nos vies. 

Alors finalement, n’est-il pas bon d’être un peu insomniaque ? 

Contact