Depuis plusieurs semaines, les boutiques et commerces non-essentiels restent fermés ou sont réduits à n'être plus que des points de collecte. Que perdons-nous avec cette fermeture? Au-delà de leur fonction économique, quelle expérience nous proposent-elles?

Je me suis aperçu cette semaine que ça me manquait de ne pas pouvoir pousser la porte d’une boutique non-essentielle comme on dit désormais, de pouvoir entrer comme ça pour rien, juste par curiosité. Alors certes c’était déjà le cas pendant le premier confinement mais je ne sais pas on était tous un peu sidéré par l’évènement. Et puis il est vrai que le débat ces derniers jours sur la date de réouverture de ces boutiques a sans doute attiré mon attention. 

Ce matin donc je veux vous parler de ces boutiques non-essentielles, superficielles donc, qui ne sont apparemment pas indispensables à la satisfaction de nos besoins premiers : autant de librairies, de brocante, de boutiques de vêtements, de décoration ou finalement de tout ce que vous voulez…Parce que c’est cela la première richesse de ces boutiques : c’est de proposer une infinie variété de choses, d’objets, de sensations et d’ouvertures vers des mondes possibles. Et c’est cela qui me manque, la possibilité d’une variation presque infinie de la curiosité. Ces boutiques, dans leur diversité, racontent la diversité des productions humaines et l’art lui aussi proprement humain de faire commerce de presque tout…

Et une vie dans laquelle il n’est plus possible de faire cette expérience quotidienne, presque négligeable, m’apparaît désormais comme une forme de vie appauvrie…

Alors entendons-nous bien, l’enjeu n’est pas d’abord économique ou pas seulement économique  et je ne suis pas en train de faire l’éloge de la consommation. Parce que la fréquentation de ces boutiques ne se réduit pas à l’achat de quelque chose. C’est aussi une expérience esthétique et sociale. Esthétique d’abord parce que chacune de ces boutiques organise le monde qu’elle donne à voir, que ce soit en gamme ou en collection diverses ou que ce soit de façon plus poétique comme un cabinet de curiosité. Expérience sociale ensuite, parce que ces boutiques sont habitées par des commerçants, des vendeuses et des vendeurs d’autres flâneurs aussi, qui engagent une conversation, interrogent notre présence, questionnent notre désir. Bien sûr la vente se profile à l’horizon, mais contrairement à la boutique en ligne, il faut généralement en passer par une rencontre avec quelqu’un d’autre pour qu’elle puisse se faire. Et puis parfois, souvent, la vente ne se fait pas. On est entré, on a regardé, posé une question, touché telle ou telle chose et puis l’on est ressorti…Même avec une idée précise en tête au départ, rien n’est assuré, l’imprévu est toujours possible ou le changement d’avis. 

La fermeture actuelle de ces boutiques nous prive de ces expériences minuscules qui font la matière première de nos vies quotidiennes. D’habitude nous n’y faisons pas vraiment attention, mais la privation nous permet d’en prendre conscience plus nettement. On pourrait discuter longtemps de ce qui est essentiel ou non en période de pandémie, mais l’idée c’est que comme disait Paul Valery les choses superficielles ne sont pas insignifiantes et que même sont-elles peut être les seules choses à ne pouvoir être insignifiantes. Parce qu’elles ne sont que ce qu’elles sont et ne prétendent pas être autre chose.

Toutes ces boutiques fermées, aux vitrines éteintes ou réduites à des points de collecte, sont autant d’indices que nous sommes des êtres de relation, d’échange, de commerce aussi bien sûr, mais de commerce dans ce vieux sens du mot qui dit plutôt la manière de nous comporter les uns avec les autres. Vous je ne sais pas, mais moi je serai heureux d’y retourner juste pour refaire cette expérience-là, l’air de rien, au détour d’une rue. 

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