Aïda N'Diaye explique qu'après des décennies de pensée féministe, on a quand même toujours du mal à savoir quoi faire exactement de nos corps. Une question centrale en philosophie et souvent sous-estimée, notamment en ce moment au regard de la question des protections hygiéniques distribuées gratuitement aux étudiantes

La chronique de Aïda N'Diaye - Le corps des femmes pris entre aliénation et libération
La chronique de Aïda N'Diaye - Le corps des femmes pris entre aliénation et libération © Getty / Boy_Anupong

La question des protections hygiéniques distribuées gratuitement aux étudiantes

Je voulais revenir ce matin sur les propos de la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Peut-être qu'il s'agit d'une diversion et si c'est le cas, je suis totalement tombée dans le panneau mais Frédéric Vidal a aussi annoncé mardi qu'à partir de la rentrée prochaine, les protections hygiéniques seraient distribuées gratuitement aux étudiantes. 

En 2019, une étude de l'Ifop avait montré que parmi 1,7 millions de femmes précaires au sein desquelles on compte les étudiantes, 30 % déclaraient avoir souvent ou de temps en temps, recours à du papier toilette ou à autre chose à défaut de protections hygiéniques. Et certaines déclarent aussi qu'elles préfèrent rater les cours plutôt que de crainte de se tacher. On peut aussi évoquer l'état souvent déplorable des sanitaires dans beaucoup d'établissements scolaires, qui fait qu'il est difficile pour les jeunes filles d'accéder aux toilettes. Souvent, on leur refuse tout simplement de sortir de cours. 

Je pense que à travers toutes ces anecdotes, on voit que c'est un moment dans lequel les jeunes filles font une première expérience de ce qui, dans leur corps, peut échapper à leur volonté, et aussi des inégalités entre les femmes et les hommes, puisque les garçons sont tout simplement pas concernés. Cette gêne, voire cette honte des règles qu'éprouvent les femmes fait l'objet d'un des épisodes de la websérie Libres, qui est adaptée de la bande dessinée de Ovidie et qui revient sur la plupart des injonctions qui, aujourd'hui encore, régissent le rapport des femmes à leur corps, soit le poids, l'âge, l'épilation…

Quand protections hygiéniques et philosophie se rencontrent 

Je pense que tout cela nous parle finalement de la même chose qui est que, après des décennies de pensée féministe, on a quand même toujours du mal à savoir exactement quoi faire de nos corps. Et la question du corps est centrale en philosophie, bien sûr, mais quand même aussi, parfois un peu sous estimée. 

Dans Le deuxième sexe déjà, par exemple, Simone de Beauvoir parle de l'expérience vécue du corps des femmes, qui est un corps pour les autres, à partir notamment du courant de la phénoménologie, puisqu'au moment de la rédaction de son ouvrage, elle dialogue avec le philosophe Maurice Merleau-Ponty, qui est l'un des représentants majeurs de ce courant. 

La phénoménologie, justement, nous parle de ce que c'est que l'expérience vécue. Et parler de l'expérience vécue, c'est parler de nos corps. Or, comme l'explique une autre philosophe Camille Froidevaux-Metterie, qui s'inscrit dans cette filiation phénoménologique, dans son ouvrage, notamment Le corps des femmes, montre très bien que la pensée féministe a d'abord consisté à essayer un peu de tenir à distance ce corps qui était pensé comme un lieu d'aliénation à la domination patriarcale, dans le cadre de la sexualité hétérosexuelle et à la reproduction. Ça, on a été finalement libérées grâce au droit à l'avortement et à la contraception. Mais ce que montre également Camille Froidevaux-Metterie, c'est que pour autant, le corps des femmes reste soumis à de nombreuses normes. Elle y revient dans son autre ouvrage, En quête d'une libération, un beau livre très accessible, qui tient à la fois de l'ouvrage philosophique et presque parfois de l'enquête sociologique, puisqu'elle y livre de véritables portraits de seins. Le livre est agrémenté de photos en qui sont autant de portraits de femmes à partir des entretiens qu'elle mène avec une quarantaine de femmes âgées de 5 ans à 76 ans. Elle étudie tous les aspects de nos seins, leur taille, leurs formes, l'achat du premier soutien-gorge, leur place dans la maternité, dans la sexualité, dans la maladie parfois, et dans la vieillesse. À travers ça, elle dessine une expérience vécue des femmes et de leur corps, qui est en fait une parfaite illustration du paradoxe dans lequel ces corps sont pris à mi chemin entre aliénation et libération. C'est une manière de nouveau de montrer à quel point le corps est une réalité et un objet de pensée complexe, intime et politique, à la fois dehors et dedans, lieu de soumission et de puissance. 

Le fait que le gouvernement se saisisse de la question des protections hygiéniques à des étudiantes ou que la Web série Libres ! ait atteint 3 millions de vues en seulement 7 jours, ça nous montre, je crois, et j'espère que nos représentations du corps des femmes se libèrent. Et cela, même si c'est une diversion. C'est quand même vraiment la bonne nouvelle de la semaine

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