Ils étaient jeunes, anglais et inconnus. Ils revendiquaient des influences américaines et composaient des morceaux qui suintaient la haine de soi. Par surcroît, ils ne correspondaient pas vraiment aux canons de la beauté virile dans ces années 1990. Et pourtant "Creep" devint le premier tube mondial de Radiohead...

Un tube, c’est le morceau qu’on ne choisit pas toujours d’écouter parce qu’on l’entend partout, dans les salles d’attente ou les supermarchés. Et une grande chanson, c’est justement celle qui transcende ces décors anodins, celle qui vous harponne, même si vous êtes dans la lumière blafarde d’un rayon frais. "Creep" de Radiohead pourrait avoir ce pouvoir-là, celui de changer la densité de l’air, où que l'on soit.

Quand Thom Yorke, chante « Tu es comme un ange » dans le premier couplet du morceau, on est sûr·e·s que ce n’est pas du chiqué, on est sûr·e·s qu’il sait que, pour lui, c’est perdu d’avance. Cette phrase, "You're like an angel", « Tu es comme un ange », c’est la déclaration d’amour d’un résigné, celle qui annonce le refrain : « I’m a creep », « J'suis un minable, un pauvre type ». En revanche, rien n’annonce la déflagration qui vient ensuite : la  guitare de Jonny Greenwood, énorme. Le journaliste Simon Price écrit :

Cette guitare claque comme une porte de prison sur les aspirations d’un garçon.

Avec "Creep", Radiohead met le dégoût de soi au cœur du rock’n’roll et, curieusement, la chanson donne tout de même envie de rouler des palots. Bernard Lenoir, fan de la première heure, dira :

On n’écrit pas une chanson comme "Creep" sans être un bon garçon.

Cette guitare énorme prend à revers nos habitudes avec le rock. Dans "Creep", on n'associe pas ce gros son à la puissance ou à l’arrogance. C’est juste la rage d’un anti-héros. Après les années 1980, chargées d’ironie ricaneuse, Thom Yorke et sa bande assument le lyrisme, comme on peut l'entendre en écoutant isolément la piste vocale de "Creep".

Ce jeudi 4 avril 2019, l'écrivaine Lydie Salvayre, sur France Inter, évoquait Alberto Giacometti. Elle rappelait à quel point celui-ci ressassait ses échecs, sa médiocrité. Les plus grandes œuvres ne supposent pas forcément la condescendance d’un premier de cordée. "Creep", c’est la chanson d’une génération qui ne se reconnaît pas dans la culture de la gagne des années 1980 et qui en pointe l’absurdité. C'est un hymne de fin de siècle, alors que son inspiration vient directement d’une chanson écrite en 1972 : "The Air That I Breathe", notamment connue pour son interprétation par The Hollies.

Conséquemment, les auteurs originaux, Albert Hammond et Mike Hazlewood sont crédités pour "Creep". Au début, ça ne va pas leur rapporter beaucoup puisque, quand la chanson est publiée en septembre 1992, elle n'intéresse personne. Sauf Bernard Lenoir, donc. Grâce à lui, le tout premier concert de Radiohead hors d'Angleterre se passera au studio 105 de la Maison de la Radio, sur France Inter. Le succès de "Creep" se fera avec retardement et finira par encombrer le groupe. Par conséquent, Radiohead ne jouera plus la chanson sur scène pendant des années. Mais à chaque fois, "Creep" devient un karaoké.

Le 29 mars 2019, Radiohead a fait son entrée au Rock and Roll Hall of Fame. C’est le musicien David Byrne qui a prononcé leur discours d'intronisation dans ce "Panthéon du rock". Pour résumer l’ensemble de la  carrière du groupe, il a dit ceci :

Radiohead, c’est la preuve qu’en art, le risque paie et que les amateurs de musique populaire ne sont pas stupides.

  • Légende du visuel principal: "Creep" est le premier single de Radiohead, sorti en 1992, et figurant, l'année suivante sur leur premier album 'Pablo Honey' © Getty / Bob Berg
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