De Muse à Amanda Lear, en passant par Lauryn Hill, "Can't Take My Eyes Off You" est l'un des titres les plus repris au monde. On en doit même une version à Line Renaud. Mais avant cela, son premier interprète était un homme appelé Frankie Valli, dont la démarche de crooner était quelque peu anachronique en 1967.

"Can't take my eyes off you" semble vous dire Frankie Valli
"Can't take my eyes off you" semble vous dire Frankie Valli © Getty / Gems/Redferns

Une rediffusion de la chronique du 25 janvier 2019.

Dans les couloirs de France Inter, à l'annonce du titre et de l'interprète du morceau mis à l'honneur dans ce numéro de Tubes & Co, la réponse fut le plus souvent : "Ah, d’accord". Ce qui voulait dire, en substance : "C’est qui, ce Frankie ?" Parce qu'il faut bien reconnaître que Frankie Valli est peu connu de ce côté-ci de l’Atlantique, en dehors du fait d’être l’interprète d’un morceau que Claude François a adapté sous le titre "Cette année-là".

Mais au-delà de ce titre, Frankie Valli est bien connu. Parce qu'en 1967, il tamise les lumières avec "Can't Take My Eyes Off You". Tandis que le batteur semble taper sur des ustensiles de cuisine, Frankie se tient prêt, dans son costume croisé, chevalière au petit doigt et micro en forme de bénitier au creux de la paume. Et quand Frankie dit "Touch" ou "Much", c’est comme s’il vous posait l’index sur la bouche.

En 1967, Francesco Castelluccio, Italo-américain, dit Frankie Valli, a déjà connu la gloire avec les bijoux doo-wop de son groupe The Four Seasons, « les quatre saisons », un nom plus inspiré d’une pizza que d’un concerto de Vivaldi.

En 1967, Frankie est donc seul, dans un rôle totalement désuet pour l’époque : celui du crooner. Parce que le crooner, Frank Sinatra en tête, fut l’incarnation du mâle idéal d’après-guerre, qui susurrait aux jeunes filles : « Allez, chérie, prenons un drink. » Cette figure du crooner fut ringardisée dès 1964 par la modernité des Beatles, et définitivement remisée au placard par la vague hippie du Summer Of Love en 1967.

Mais "Can’t Take My Eyes Off You", n’est pas une simple ballade de dancing pour mamies à cheveux bleus. Elle recèle en son sein un balancement, façon big band, très largement imité avec la bouche. Ce swing-là, imaginé par les deux co-auteurs Bob Gaudio et Bob Crewe, est le prélude à une épiphanie, une déclaration d’amour, gueulée, cette fois, avec l’énergie du rock’n’roll.

En 1967, les Etats-Unis s’embourbent dans la guerre du Vietnam et le pays connaît les émeutes raciales les plus violentes de son histoire. Alors Frankie, chantant un conte de fées avec une princesse trop belle, qu’il décrit avec les mots« tu es trop bien pour être vraie ; je ne peux détacher mes yeux de toi », c’est la nostalgie d’une innocence perdue.

Pour autant, nombreuses et nombreux sont les auditeurs et les auditrices à avoir découvert cette chanson au moment d’une euphorie, celle du disco, avec une reprise, initiée par un DJ de San Francisco. Sous le nom de Boy Town Gang, la chanteuse Cynthia Manley évoluait entre deux grands moustachus, torse nu sous des gilets de cuir.

Et la déclaration d’amour d’un homme hétérosexuel de l’année 1967 devint un hymne gay de l’année 1982.

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