Pour le deuxième épisode d'une semaine de Pop & Co dédiée à Bruce Springsteen, Rebecca Manzoni s'intéresse aux façons dont la discographie de Springsteen nous raconte l'histoire et la vie des citoyen·ne·s des classes populaires aux États-Unis. Ou comment et pourquoi “The Boss” est devenu la voix de l'Amérique.

La pochette de l'album de Bruce Springsteen Born in the U.S.A. fait aujourd'hui partie de l'imagerie de la culture pop. On y voit Bruce, de dos, le drapeau américain est en fond, ses fesses en gros plan et, dans son jean, une casquette de baseball dépasse de la poche arrière. C’est tout. Pourtant, cette image et le tube qui va avec ont tout phagocyté et contribué à un certain malentendu. Car, contrairement à ce que l'on pourrait penser à cause d'un rock qui tape, comme pour signifier les biceps, et du refrain où il clame « I Was Born In The U.S.A. » (je suis né aux États-Unis), la chanson « Born in the U.S.A. » n’a rien à voir avec la fierté, mais dit plutôt la colère.

« Born in the U.S.A. » ne chante pas l’Amérique triomphante. C’est l’avis de défaite d’un pays qui a envoyé une génération entière au Vietnam et qui la met au rebut une fois qu’elle est de retour sur le sol américain. Avec le succès de ce boucan d’enfer, on n’entend plus les paroles qui disent :

Je suis un homme du peuple, né dans un trou paumé, et auquel on a mis un fusil entre les mains.

Un homme, une femme, un enfant du peuple, Springsteen ne cesse de les mettre à l’honneur en chansons. Tandis que certains disent « ces gens-là », Springsteen ne les pointe pas. Tandis que d’autres parlent « des vrais gens », Springsteen ne les qualifie pas. Il résume ainsi son ambition d'auteur : 

Je veux qu’on entende mes personnages penser.

Ils prennent la route la nuit sans savoir où aller. Ils perdent leur boulot, se saoulent de désespoir et commettent l’irréparable. Dans la chanson « Johnny 99 », qui figure sur l’album Nebraska, on peut entendre ces paroles :

Maintenant, monsieur le juge, j’ai des dettes qu’aucun homme honnête ne pourrait payer. La banque tenait mon hypothèque et ils me prenaient ma maison. Maintenant, je ne dis pas que ça fait de moi un innocent. Mais c’était tout cela, et bien plus, qui a mis ce flingue dans ma main.

L'histoire racontée dans « Johnny 99 » se passe aux États-Unis et Springsteen l’a écrite en 1982, mais elle pourrait raconter, en partie, la France des trois derniers week-ends derniers. Dans son édition du lundi 10 décembre, Libération titrait en une : « Manu, entends-tu ? ». Dans les pages intérieures du journal, l’écrivaine Annie Ernaux réagit à la révolte des gilets jaunes avec les mots suivants : 

Quand Macron ou d’autres parlent de nouveau monde, ils n’ont pas de mémoire. Il n’y a pas de « nouveau monde », ça n’existe pas. [...] Il y a un monde qui continue, se construit, et il contient le passé.

En un sens, c'est exactement ce que chante Springsteen. Il raconte le présent à l’appui de personnages qui l’ont précédé. Celles et ceux qu’il a vu·e·s dans les films de John Ford ou de Nicholas Ray. En 1995, il écrit The Ghost of Tom Joad. Tom Joad est l’une des figures du roman Les Raisins de la colère de Steinbeck. Voici quelques-unes des paroles de cette chanson.

Une ligne d’abris de fortune s’étire jusqu’au coin de la rue. Bienvenue dans le nouvel ordre mondial. Des familles dorment dans leur voiture au Sud-Ouest. Pas de maison, pas de boulot, pas de paix, pas de repos.

Pour la bande-son, Springsteen explique dans son autobiographie Born to Run (parue en France aux éditions Albin Michel) : 

L’austérité des rythmes et des arrangements correspondaient à l’identité de mes personnages, à leur façon de s’exprimer. L’essentiel de ce qu’ils avaient à dire, c’est dans les silences entre leurs mots qu’on l’entendait.

la suite à écouter...

ALLER + LOIN

(ré)écouter le premier épisode de la semaine spéciale de Pop & Co dédiée à Bruce Springsteen : « Avec “The River”, Bruce devient rockstar »

(ré)écouter le troisième épisode de la semaine spéciale de Pop & Co dédiée à Bruce Springsteen : « Bruce, de la cambrousse à Broadway »

(ré)écouter le quatrième épisode de la semaine spéciale de Pop & Co dédiée à Bruce Springsteen : « Tubes & Co - La nuit appartient à Bruce et Patti Smith »

(ré)écouter notre playlist Bruce Springsteen

AGENDA : Bruce Springsteen sera dans Popopop d'Antoine de Caunes le 13 décembre pour une interview exclusive sur France Inter et franceinter.fr

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Bruce Springsteen en concert à Philadelphie (États-Unis) en septembre 1984 au cours de la tournée "Born in the U.S.A." © Getty / Brooks Kraft LLC/Corbis
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