Trois jours après les 33èmes Victoires de la Musique qui ont consacré le rappeur Orelsan, avec trois récompenses, Didier Varrod revient pour 'Pop & Co' sur la démocratisation du hip-hop survenue en France ces dernières années, au point de faire du rap la forme la plus populaire de musique dans l'Hexagone.

En vérité, c'est tout le palmarès de cette soirée du 9 février 2018 qui marque la victoire définitive du rap comme genre dominant sur la chanson française. Les trois récompenses remportées par Orelsan constituent l'arme fatale de cette conquête. Orelsan qui, dans la chanson "San" qu’il a interprétée sur la scène de la Seine Musicale au cours de la cérémonie proclamait :

Quand je disais « C’est nous le futur », je parlais de cet instant : le futur c’est maintenant !

Six Victoires sur douze sont donc issues de la matrice hip-hop. Mais, contrairement à ce qu’il a été dit depuis cette soirée, il ne s'agit pas de la victoire d’une esthétique musicale sur une autre, mais, plus simplement d'un grand chambardement musical. Une révolution générationnelle bien plus qu’un coup d’état musical. Pour preuve, la Victoire de l’album de chanson, remportée par celui par qui tout a commencé, ou presque, il y 27 ans : MC Solaar, qui fut à la chanson ce que le Nouveau Roman fut à la littérature, ou la Nouvelle Vague au cinéma. Un auteur géopoétique.

MC Solaar, alias Claude M Barali, qui rappelle avec le morceau "Super Gainsbarre", extrait de son nouvel album, que la chanson française n’est en fait qu’une suite de reconstructions. A ce titre, il est bon de rappeler que Gainsbourg, comme parfois Léo Ferré ou Claude Nougaro, furent rappeurs avant l’heure, sans en avoir l’étiquette

Claude Nougaro, éclaireur de la prose combat, était, mine de rien, inconsciemment bien présent cette année aux Victoires de la Musique. En effet, la scansion et la voix classique d'Eddy de Pretto ont rappelé à plusieurs internautes qui le découvraient au cours de la cérémonie, celle d’un Nougaro 2.0.

Nougaro était présent encore plus directement, filiation directement toulousaine oblige, avec les rappeurs BigFlo & Oli, grands vainqueurs de la Victoire de la chanson originale de l’année. Pour ces jeunes rappeurs, les Victoires ressemblaient au grand soir : ils avaient, pour l’occasion, décidé de se produire avec une chorale d'amateurs, celle de Chabeuil, rencontrée grâce à Internet suite à la reprise d'une de leurs chansons. Le hip-hop, désormais, entre dans le monde du chant choral et des pratiques musicales "amateur". Tout est dit dans cette forme d’intégration.

En présentant « le dico de la street » ce vendredi soir aux téléspectateurs de France 2, BigFlo & Oli ont aussi prouvé que, bien plus qu’une révolution musicale, c'est une évolution lexicale qui est en marche aujourd’hui. Alain Rey, 87 ans, linguiste, rappelle lui-même que, « sans le rap, la langue serait momifiée ». Et qu’il est normal que les jeunes aient aujourd’hui un français modifié par leurs origines métissées. Et le récipiendaire de la Victoire de la révélation scène n'est autre que Gaël Faye, un rappeur écrivain !

Les 33èmes Victoires de la musique sont, à ce titre, le reflet d’un "changement dans la continuité"… Ce paradigme giscardien, à l’ère d'Emmanuel Macron, illustre assez bien ce palmarès. Un continuum ou, au mieux, une révolution de velours, bienvenu et réjouissant, qui doit nous rappeler que Johnny Hallyday, désormais héros national, n’avait pas attendu que l’on parle de ce grand chambardement pour travailler avec les rappeurs français, Stomy Bugsy, Passi et Doc Gynéco, il y a 10 ans. Comme le dit le nouveau roi de la tchatche :

Toutes les générations disent que celle d’après fait n’importe quoi. Ni basique, ni simple... mais cliché.

Le roi est mort. Vive le roi.

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