Pour clore une semaine marquée par les débats sur le féminisme, Rebecca Manzoni, met à l'honneur une rockeuse dans son 'Tubes & Co' hebdomadaire : Patti Smith, inoubliable interprète, en 1975, d'une version engagée de "Gloria".

Pendant fort longtemps, il y a un acte qui ne faisait pas débat : en croquant dans la pomme, Ève avait mis l'humanité dans une sacrée pagaille. Avec ce péché originel, elle en prenait pour des siècles et des siècles de culpabilité.

Et voilà qu’en 1975, depuis New York, États-Unis, un pays dont le Président prête serment sur la Bible, Patti Smith balance cette phrase à la face de ladite humanité :

Jésus est mort pour les péchés de quelqu’un. Mais pas les miens.

Puis, avec une langueur jamais entendue jusqu’alors, avec cette voix grave qu’elle prend et qu’elle jette avec l’arrogance du défi, elle ajoute :

Mes péchés n’appartiennent qu’à moi. Les gens me disent « Fais gaffe ! », mais j’en ai rien à foutre.

Ces premiers mots sont issus de "Oath", un poème que Patti Smith a écrit des années plus tôt. C’est son premier geste d’artiste : ouvrir un morceau rock par de la poésie. Ces premiers vers à elle, elle les colle ensuite aux paroles d’une chanson écrite par Van Morrison.

À l’origine, "Gloria", par Morrison et son groupe Them, est le récit d’un garçon qui fantasme sur une fille et qui, selon ses dires, « va lui faire beaucoup de bien ».

En reprenant "Gloria", Patti Smith magnifie une chanson d’homme. Mais elle fait beaucoup plus que ça : elle fait entrer le rock & roll dans une autre galaxie. Car, en 1975, la musique vit les grandes heures du « rock progressif » : des morceaux qui se déploient avec des solos virtuoses. Mais, pour Patti, le rock ne doit pas servir à réviser ses gammes. Il doit être brutal, comme un coup de boule. En revenant aux fondamentaux du rock, cette femme pose les bases du punk.

Patti Smith : une femme qui chante la montée du désir avec l’arrivée de cette Gloria, dans sa robe rouge. Et « je vais me la faire », chante Patti.

En plein cœur d’un débat, qui semble de plus en plus binaire, sur les enjeux du féminisme, l’écrivaine Belinda Cannone a publié une tribune brillante dans Le Monde. Elle y écrit :

Le jour où les femmes se sentiront autorisées à exprimer leurs désirs, elles ne seront plus des proies.

En 1975, Patti Smith n'a manifestement pas besoin d’être autorisée : son désir, elle le hurle et ce prénom, Gloria, en est l’étendard. Dès 1975, Patti Smith fait exploser les codes du masculin et du féminin, avec sa voix, sa musique et son look androgyne. Elle épelle le prénom de Gloria comme si elle en goûtait chacune des lettres avant une chevauchée fantastique.

Dans un excellent numéro hors-série des Inrockuptibles dédié à Patti Smith et paru en 2011, Serge Kaganski écrivait :

Les Ramones, Noir Désir, Nirvana, les Strokes, PJ Harvey, tous et toutes sont nés de la cuisse maigrichonne de Patti Smith.

la suite à écouter...

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Patti Smith en concert à l'Electric Ballroom, le 23 janvier 1976 © Getty / Tom Hill
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