Rebecca Manzoni raconte ce vendredi l'histoire derrière le tube "Ain't Got No, I Got Life" de Nina Simone, fusion de deux morceaux tirés de la comédie musicale 'Hair'. La géniale pianiste transforme les chansons hippies pour en faire un hymne pour la fierté des Noir·e·s américain·e·s et leurs droits civiques.

À Londres, en septembre 1968, Nina Simone est invitée pour un concert à la télévision anglaise. Elle est au piano, ses cheveux sont courts, ses longues boucles d’oreilles pendent jusqu’à ses épaules nues. En régie, personne n'est serein. Nina Simone a la réputation d’être colérique et incontrôlable. Elle a de plus choisi ce soir-là de porter une robe noire sur sa peau noire. Avec le noir et blanc de la télévision, le régisseur craint qu’on ne la distingue pas. Mais on ne voit qu’elle et son autorité, qui envahit le plateau, entre l’explosion et le calme quand elle interprète "Ain't Got No, I Got Life".

Dans le documentaire de Liz Garbus intitulé What Happened, Miss Simone?, Nina Simone déclare :

Je veux entrer dans la tanière des gens élégants, suffisants, aux idées vieillottes, et les rendre dingues.

Cet état d’esprit est en accord avec un spectacle de 1968 qui bouscule copieusement ces « idées vieillottes » dont parle Nina Simone. Il s'agit de Hair, comédie musicale rock, contre la guerre du Vietnam et pour le plaisir des drogues et de l’amour libre. En 1968, Nina Simone n’a plus l’âge des personnages de Hair. Ils et elles ont 20 ans ; elle en a 35. Femme, noire, adulte, elle fait sienne l'une des chansons du spectacle qui décrit la jeunesse de l’époque, avec cette énumération.

Je n’ai pas de mère, ni de culture. Je n’ai pas d’amis, ni d’éducation.

À cette litanie de tout ce qu’ils n’ont pas, Nina Simone va coller un autre passage de Hair : celui dans lequel les personnages font le compte de tout ce qu’ils et elles ont et qu’on ne peut pas leur enlever.

En fusionnant ces deux extraits, elle transforme le manifeste de la jeunesse en hymne qui, dans un premier temps, dénonce la condition des Noir·e·s et, dans un second temps, célèbre leur fierté. Dans sa voix, la chanson devient également une incantation féministe avec ces mots :

J’ai mon cou, mes seins. J’ai mon cœur, mon âme. J’ai mon dos, mon sexe.

"Ain't Got No, I Got Life" est une chanson à la fois collective et autobiographique. La chanson d’une Afro-américaine qui n’a quasiment rien choisi de sa vie de musicienne. En 1991, à l’âge de 57 ans, Nina Simone a encore la gorge nouée face aux caméras de la télévision française quand elle évoque sa carrière de concertiste flouée. La musique classique lui fut interdite, petite, à cause de sa couleur de peau.

Je suis désolée de ne pas être devenue la première pianiste classique noire au monde. Je pense que j’en aurais été plus heureuse. Je ne suis pas très heureuse en ce moment.

Nina Simone a pris les rênes de sa carrière et de sa vie en devenant une figure de la lutte pour les droits civiques. En 1969, à l’occasion d’un concert au Philharmonic Hall de New York, avant la fin de "Ain't Got No, I Got Life", elle chante : « Je me dois de rester jusqu’à ce que mon travail soit accompli. D’ici-là, j’ai la vie. I got life! »

  • Légende du visuel principal: En 1968, lorsqu'elle chante "Ain't Got No, I Got Life" pour la première fois, Nina Simone a 35 ans © Getty / David Redfern / Redferns
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