Avec "Le Bal des Lazes", Polnareff contribue à réaliser en France, ce que les Beach Boys et les Beatles ont accompli quelque temps avant lui : élever la musique pop au rang d'œuvre d’art. Sauf que cette ambition – là est loin d’être acceptée par tout le monde.

Michel Polnareff en 1968 sur un plateau télé avec Serge Gainsbourg
Michel Polnareff en 1968 sur un plateau télé avec Serge Gainsbourg © Getty / REPORTERS ASSOCIES

Studio Barclay de l’avenue Hoche. La pièce est éclairée par 5000 bougies qu’on est allé acheter fissa au drugstore. Polnareff a aussi exigé des tentures de velours noirs pour les murs. Le décor est posé. Le Bal des Lazes peut commencer.  

On est en 1968 et les ritournelles en tête des hits – parades racontent une envie de légèreté. Les succès de l’époque c’est Petite Fille de Français Moyen par Sheila. Ou Siffler sur la Colline de Joe Dassin. Et pendant ce temps, Michel Polnareff compose une marche funèbre. Le Bal des Lazes n’a pas de refrain. Une chanson populaire qui s’écoute, plus qu’elle ne se fredonne. 

C’est un pianiste virtuose qui a reçu une formation classique à la baguette. Et voici comment Michel Polnareff se présente à la télévision française le 9 mai 1967, face à la harpiste Martine Géliot. 

En France, Polnareff hisse la pop et la variété au même rang de respectabilité que la musique dite « grande ». Sa culture classique, il l’a d’abord rejetée au profit du rock par esprit de rébellion avant de la ré-apprivoiser. 

Le Bal des Lazes redéfinit les canons de la pop française sans l’ombre d’une guitare et d’une batterie.  C’est la bande son d’une procession qui sonne comme dans une église. Avec une basse électrique au milieu de la nef. Dès 69, Polnareff compose des bandes originales de films comme Erotissimo ou La Folie des Grandeurs. Mais dans Le Bal des Lazes, sa musique seule suffit à fabriquer des images. On voit la brume. Le point du jour. Et un homme qui avance vers l’échafaud. 

Le texte du Bal des Lazes est la première collaboration entre Michel Polnareff et Pierre Delanoé. C’est lui l’auteur de ce texte magnifique qui raconte l’histoire d’un condamné à mort. Un vagabond qui a tué le fiancé d’une fille de la haute dont il est amoureux. Un assassin qui ne se repent pas et qui conclut la chanson en se disant prêt à recommencer. Or des paroles qui évoquent un récidiviste et qui parle de la mort aussi frontalement (CUT), la radio publique estime que ça n’est pas diffusable.  La censure n’est donc pas officielle, mais bien réelle. 

Alors on retourne le 45 tours du Bal des Lazes et on trouve « Y a qu’un ch’veu », c’est le titre de la face B. Un truc écrit en vitesse. Pierre Delanoé demande : « qu’est-ce que tu veux ? » Polnareff répond :  « n’importe quoi, je m’en fous ». Et c’est vrai que ça s’entend. Y a qu’un ch’veu en face B sera un succès.  Et Le Bal des Lazes, en face A. Non. Il faudra attendre plusieurs années pour que Le Bal des Lazes soit enfin reconnu comme un chef-d’œuvre de la pop française. Voici donc venu le moment de vous dire : souriez, c’est vendredi !

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