Venus de Bristol, comme leurs camarades de Massive Attack, les Anglais·e·s de Portishead connaissent en 1994, avec leur premier album 'Dummy', un succès mondial. Sur ce disque qui ne ressemble alors à aucun autre, un titre sort du lot "Glory Box", complainte sensuelle d'une femme qui veut juste "être une femme".

À l'écoute des premières secondes de la chanson "Glory Box", il est déjà possible d'imaginer une ambiance, de se faire un film. Ce serait un film noir et romantique avec une héroïne glamour qui aurait un Beretta dans son sac à main. Seulement, ce n'est pas cela qui survient. Pour beaucoup, il reste donc le souvenir ineffaçable d’avoir été cueilli·e par une voix qui ne jouait pas la séduction comme on l’avait prévu. Une voix nasillarde, qui articule dans une grimace. Rien que cette voix, c’était déjà du suspense.

La voix de Beth Gibbons avec ses murmures, ses inflexions indicibles, prononce : 

J’ai trop longtemps été une tentatrice.

Nous étions en 1994 et ce que l’on avait pris pour une ambiance de film noir des années 1950 était en fait inspiré d’un titre de 1971. Geoff Barrow, fondateur de Portishead, a échantilloné "Ike's Rap II", un morceau d’Isaac Hayes, qu’il n’a pas eu besoin de ralentir.

En 1971, Isaac Hayes présente ses excuses à sa fiancée et la supplie de lui venir en aide. En 1994, Beth Gibbons chante qu’elle laisse les chaînes de l’amour à d’autres, aux filles qui savent faire les belles. De son texte, on n’a bien souvent retenu que cette phrase : 

I just wanna be a woman. [Je veux juste être une femme.]

Une femme, selon son idée à elle. Beth Gibbons apporte paroles et mélodie du chant. Geoff Barrow, Dave McDonald et Adrian Utley créent la musique qui devient le son de l’époque : un ralenti, avec la rondeur de la sensualité et le tranchant de la défaite. On a fait d’eux les porte-drapeau d’un seul genre, le trip hop, alors qu’ils sont une somme d’univers. Barrow et McDonald viennent du hip-hop, Utley du jazz, et Gibbons chantait du Janis Joplin dans les clubs de Bristol.

"Glory Box" fait connaître les expérimentations sonores de Portishead au monde entier mais le groupe refuse la logique du star-system. Geoff Barrow répète qu’il n'aspire à rien d'autre que de regarder des films en caressant son chat, quand Beth Gibbons déclare : 

Je ne veux être ni mystérieuse, ni intéressante.

Portishead, c’est le refus de l’injonction à la réussite et à la flamboyance criarde des années 1980. Et c’est toute la jeunesse de la décennie 90 qui s’y reconnaît.

Dummy, l’album sur lequel figure "Glory Box", est sorti il y a 25 ans, mais aucune réédition ni concerts ne sont prévus pour le célébrer. Capitaliser sur un ancien succès n’est pas dans les habitudes de la maison. Reste un album live magnifique, Roseland NYC Live, enregistré au Roseland Ballroom de New York, avec un orchestre de 35 musiciens, il y a 21 ans.

  • Légende du visuel principal: "Glory Box", tube mondial de l'année 1994, est signé du groupe anglais Portishead. 'Dummy' est son premier album. © Getty / Niels van Iperen
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