Le 23 septembre s’ouvre à Paris, le procès du Mediator. "Pour Suite, le podcast qui éclaire l'actu" revient, pour son premier numéro, sur ce scandale : 2000 morts à cause d'un simple médicament. Avec Bruno Duvic, Danielle Messager, spécialiste Santé à France Inter, vous raconte les grands moments de cette affaire.

Le 16 novembre 2010, l’annonce fait l’effet d’une bombe. La Caisse Nationale d’Assurance Maladie révèle qu’un simple médicament a provoqué la mort d’au moins 500 personnes en France. "L’affaire du Mediator" naît ce jour-là. Elle ne s’en tiendra pas à ce coup de tonnerre. Quelques mois plus tard, un rebondissement la transforme en véritable scandale sanitaire. Les autorités sanitaires n'ont pas fait leur travail. 

Produit des laboratoires Servier, le Mediator était devenu un "best-seller" dans les cabinets des médecins notamment généralistes. Adjuvant au traitement du diabète, il était également prescrit à qui voulait simplement perdre du poids. Cinq millions d’utilisateurs en France, 144 millions de boîtes vendues en 33 ans de commercialisation : les laboratoires Servier se frottent les mains. Les méthodes de son fondateur, Jacques Servier, fonctionnent à merveille. Du moins jusqu’en 2009. Un an avant que n’éclate l’affaire, le médicament est retiré du marché. Les autorités sanitaires estiment que le benfluorex, principe actif commercialisé sous le nom de Mediator peut provoquer des valvulopathies, ces malformations cardiaques qui auront coûté la vie à des centaines de personnes. Le bilan varie selon les différentes études menées mais la fourchette de 500 à 2 000 morts est le plus souvent avancée..L’histoire est d’autant plus incroyable qu’il aura fallu l’acharnement d’une pneumologue de province pour que le Mediator ne soit plus vendu et que ses effets secondaires mortels apparaissent au grand jour. Irène Frachon, lanceuse d'alerte dans l'affaire du Mediator. 

Pour le premier épisode de notre podcast Pour Suite, Danielle Messager, spécialiste Santé à la rédaction de France Inter se souvient : "Elle est arrivée dans le paysage médiatique comme un boulet de canon. Personne ne la connaissait ! En plus c’était une pneumologue, même pas une cardiologue ! De Bretagne qui plus est, pas même issue d’un grand hôpital parisien. Sans compter qu’en plus... c’était une femme !"

Servier : un laboratoire pharmaceutique à forte influence

Mais voilà, la pneumologue du CHU de Brest, Irène Frachon, n’a rien lâché, devenant la lanceuse d’alerte dans cette affaire du Mediator. YouTube - France InterHuit ans plus tard, quand elle retrouve Danielle Messager dans les couloirs de France Inter, elle nous explique son tour de force. _"Je me suis méfiée, j’ai pris la presse comme rempart. Je savais que j’avais affaire à des salopards. Alors j’ai pris une attachée de presse pour me protéger."_Irène Frachon s'est préparée à un véritable combat contre ServierCar le laboratoire -fondé en 1948 par Jacques Servier à partir d'une petite officine d'Orléans et employant 22 000 salariés aujourd’hui- a su faire jouer son influence auprès des plus grands. Jacques Servier, décédé en 2014, avait l’oreille des dirigeants, de quelque couleur politique que ce soit. Mais c’est surtout auprès des agences sanitaires que les agents de Servier savaient être convaincants.On l'apprendra lors d'un conférence de presse tenue à l'issue de l'enquête du ministère de la Santé sur les décès provoqués par le Mediator. Un véritable rebondissement dans cette affaire. Le 15 janvier 2011, l’IGAS, l’Inspection Générale des Affaires Sociales, devant les journalistes, révèle notamment que les Laboratoires Servier se sont joués des autorités sanitaires. Aquilino Morelle, alors à la tête du groupe d’enquête déclare devant les caméras et micros que la firme Servier "a anesthésié les acteurs de la chaîne du médicament, et même selon deux anciens présidents de la commission d’Autorisation de Mise sur le Marché, elle les aurait roulés dans la farine !

"► DOCUMENT - Le rapport complet sur le site de l'IGAS

"Ah oui, cette conférence de presse", se souvient aujourd’hui Danielle Messager pour Pour Suite, _"Franchement c’est du lourd ! On est dans une grande salle du ministère de la Santé, un bâtiment assez sinistre, il fait froid. Toute la presse est là, il n’y a pas que des journalistes des services Santé, ça intéresse tout le monde. C’est rempli. On voit arriver le trio d’inspecteurs de l’IGAS, avec Aquilino Morelle en tête. Et les termes qu’il va employer alors vont être très très lourds."_Aquilino Morelle lors de la conférence de presse de l'IGAS, nouveau coup de tonnerre dans l'affaire du Mediator - Matthieu de MartignacCe jour-là, l’affaire du Mediator prend une autre tournure. Désormais c’est l’Afssaps qui est également montrée du doigt. L’Agence française de sécurité sanitaire et des produits de santé est impliquée. Si le procès du 23 septembre prochain va juger les laboratoires Servier pour tromperie aggravée, escroquerie, blessures et homicides involontaires ainsi que trafic d'influence, l’Afssaps, depuis devenue ANSM (Agence Nationale de Sécurité du Médicament) est elle aussi poursuivie, cette fois pour blessures et homicides involontaires.

C’est la négligence de l’agence qui est mise en cause. 

À l'époque vice-président de l’AMM –une branche de l’Afssaps-, le professeur Jean-François Bergmann rappelle aujourd’hui qu’il a toujours reconnu une part de responsabilité. "Moi je l’ai toujours dit, je m’en veux pour le Mediator. Le système a failli, j’étais dans le système, donc j’ai failli." Le cardiologue, chef de service à l’hôpital parisien Lariboisière se pose encore la question : _"Qu’est-ce qu’a fait l’Afssaps ? Pourquoi n’avons-nous pas fait au niveau national ce qu’a fait Irène Frachon à Brest ?"_Le professeur Jean-François Bergmann reconnait sa part de responsabilité dans l'affaireSi Irène Frachon est apparue dans le viseur des médias en 2010, cela faisait déjà plusieurs années qu’elle se battait contre le Mediator. En observant des patients malades, elle avait constaté un lien entre la prise du médicament de Servier et des malformations cardiaques. Son combat pour alerter les autorités aura duré plusieurs années. Un combat mené dès le début contre les avocats de Servier, qui en 2010 ont réussi à faire supprimer le sous-titre "Combien de morts ?" de son livre "Mediator 150mg".

Dès 1999, une première alerte... et de premières intimidations

Avant elle, la revue Prescrire est la toute première à s'intéresser de près au Mediator. La publication, indépendante et constituée de professionnels de santé démontre que rien ne prouve que le médicament du groupe Servier soigne le diabète et qu'il ne s'agit que d'un anorexigène, un coupe-faim. Pour Prescrire, le Mediator est sans effet, son remboursement et sa mise sur le marché sont donc inutiles. Mais le message n'aura atteint que les médecins lecteurs du mensuel "Nous avons reçu a posteriori beaucoup de témoignages d'abonnés qui nous remerciaient, se souvient Bruno Toussaint, le directeur de la publication. Ils nous disaient que grâce à nous ils n'avaient pas prescrit de Mediator et n'avaient donc pas de victimes parmi leurs patients." Les autorités n'ont pas suivi les recommandations de Prescrire. Après son premier dossier sur le Mediator, elle suivra attentivement la petite pilule. "Petit à petit des données de pharmacovigilance sont apparues et comme prévu si j'ose dire, poursuit Bruno Toussaint, _il est apparu de ci de là, de plus en plus de cas d'atteintes cardiaques ou d'hypertension artérielle pulmonaire. Il a fallu qu'Irène Frachon effarée par le nombre de cas qu'elle observait parmi ses patients, il a fallu son combat hors norme pour qu'enfin la question devienne médiatisée et que l'ampleur du désastre apparaisse et que les autorités agissent enfin".Bruno Toussaint, directeur de la publication PrescrireIl aura donc fallu du temps. Des années et plusieurs alertes. Si la pneumologue brestoise a décidé d’aller jusqu’au bout, d’autres ont baissé les bras bien avant. En 1999, le cardiologue marseillais Georges Chiche alertait déjà les instances de santé régionales. "Quand j’ai fait ma déclaration au centre du médicament de Marseille, incriminant le Mediator, je n’ai reçu aucune nouvelle",_ se souvient-il depuis son cabinet phocéen.Ces nouvelles arriveront quelques semaines après. Du conseiller municipal adjoint aux musées de la mairie de Marseille, ancien professeur de cardiologie du Docteur Georges Chiche. Vingt ans après, il se rappelle encore de la mise en garde tenue par l'élu et la rejoue pour nous : "Mais Georges ! Un élève brillant comme toi, faire des déclarations comme ça... Ça n’est pas possible, il faut retirer ça, c’est minable !" Georges Chiche comprenait alors que Servier avait été alerté de sa déclaration et demandait à ses soutiens de le dissuader d'aller plus loin.Le docteur Chiche est l'un des premiers à avoir alerté sur les dangers du Mediator. Mais la pression du "Système Servier" a été plus forteC’est ça, la méthode Servier. Qui sera dénoncée bien plus tard. Faire marcher son réseau d’influence, ses liens, impressionner celui ou celle qui trouve à redire à la qualité des produits ou constate leur dangerosité.Georges Chiche se rappellera aussi avoir reçu un visiteur médical de Servier lui reprochant d’avoir fait un tel rapport aux autorités de santé. Et c’est là qu’il a décidé de ne pas aller plus loin dans son combat. Préférant, nous dit-il, se consacrer à sa patientèle et refuser depuis les visiteurs médicaux et leurs petits cadeaux.

Une loi pour éviter une nouvelle affaire Mediator

Au-delà des drames provoqués par le Mediator, l’affaire aura finalement des effets secondaires positifs. Immédiatement après l’annonce des décès liés au médicament, le ministre de la Santé de l’époque, Xavier Bertrand, met en place une loi pour plus de transparence sur les liens entre médecins et industriels pharmaceutiques et un meilleur suivi des effets secondaires des médicaments.Depuis, l’Afssaps a laissé la place à l’ANSM, le pouvoir de l’AMM est accru et tous les échanges financiers de plus de 10 euros entre laboratoires et professionnels de santé doivent être déclarés. Un site internet, ouvert à tous, transparencesante.gouv.fr recense les remboursements de frais pour un congrès, les rémunérations pour des travaux de recherche... et permet ainsi d’assurer une certaine impartialité médicale.Pour beaucoup d’observateurs, cette loi a été radicale et nécessaire. Mais d’autres estiment qu’il aurait fallu aller plus loin. Irène Frachon, par exemple, reconnait que de nombreux enseignements ont été tirés de cette affaire et que la loi Bertrand a du bon : _"Les syndicats de médecins généralistes promeuvent et assurent une formation à l’indépendance. En tout cas au moins dans le monde de la médecine générale. Moins dans celui de la médecine spécialisée qui est encore capturée par les labos pharmaceutiques."_Xavier Bertrand, le 15 janvier 2011, avant la conférence de presse de l'IGAS qui révélera les failles de l'État - Matthieu de MartignacXavier Bertrand lui-même reste aujourd’hui mesuré : "Une loi votée c’est bien mais une loi appliquée c’est mieux. J’avais demandé à ce que l’on fasse une évaluation de cette loi après coup, mais elle n’a jamais eu lieu. Si la loi était vraiment respectée, je pense que l’on s’était donné les moyens qu’il n’y ait plus de nouveau scandale type Mediator. Mais si on ne l’applique pas et si on ne surveille pas, hélas ça peut se reproduire." Et l’actuel président des Hauts de France de demander que soit vérifiée par exemple l’application d’éventuelles sanctions."Je serais tentée de dire que les choses ont changé en mieux", conclut Danielle Messager. "Mais on a constaté après que cette loi n’était pas efficace à 100%. Prenons l’affaire de la Dépakine_. Ce médicament contre l’épilepsie est efficace mais on a découvert qu’il ne devait pas être donné à des femmes enceintes car il y a des risques importants de malformation sur le fœtus. Ces dernières années, à peu près 30 000 femmes en ont pris ! Donc potentiellement 30 000 enfants qui pourraient être victimes de ces malformations. C’est quelque chose qui risque là aussi un jour d’exploser."_Un premier procès en citation directe contre les Laboratoires Servier avait été amorcé en 2012, à Nanterre. Reporté une première fois à 2013, il sera finalement décidé de joindre le dossier à la procédure pour tromperie aggravée jugée à Paris à partir de ce 23 septembre et pour six mois. Neuf ans après les révélations, ce procès est très attendu par les victimes. Les Laboratoires Servier en ont déjà dédommagé plusieurs centaines, pour un montant de 115 millions d'euros. Le groupe devra répondre de tromperie aggravée, escroquerie, blessures et homicides involontaires ainsi que de trafic d'influence. Environ 4000 personnes se sont constituées partie civile.

Pour Suite, le podcast qui éclaire l'actualité

#1 Les leçons tirées de l'affaire du Mediator

L'équipe

  • Présenté par Bruno Duvic
  • Rédaction en chef : Thibaut Cavaillès
  • Attachée de production : Hélène Barbé
  • Réalisation : Fanny Bohuon 
  • Mixage : Julien Michel
  • Habillage musical : Kraked Unit

Archives Ina

  • Frédéric Boussinot, veuf d'une victime du Mediator; Émission La Voix est libre, France 3, le 20/11/2010
  • Michèle Getot, victime du Mediator; Zoom de la rédaction par Danielle Messager, France Inter le 21/05/2013
  • Premier passage d'Irène Frachon sur France Inter; journal de 8h le 16/11/2010
  • Aquilino Morelle lors de la conférence de presse de l'IGAS; journal 12/13 de France 3, le 16/01/2011 
  • Jacques Servier dans A2 Dernière; Antenne 2, le 01/12/1982

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