Deux experts indépendants mandatés par l'Onu alors qu'ils enquêtaient sur les fosses communes du Kasaï en République Démocratique du Congo sont sauvagement assassinés en mars 2017. Dix huit mois plus tard, des fuites indiquent que l'enquête qui a attribué ce crime à des miliciens a été "bâclée" faute de moyens.

Michael Sharp et Zaida Catalan
Michael Sharp et Zaida Catalan © Radio France / Sonia Rolley

Congo Files plonge dans les entrailles du système onusien. Particulièrement affectée par l'assassinat de deux experts indépendants mandatés par l'institution, Michael Sharp, un américain de 34 ans et Zaida Catalan, une Suédo-Chilienne de 37 ans, l'organisation internationale s'est retrouvée tiraillée par les divisions entre les partisans d'un compromis politique avec la République Démocratique du Congo -au détriment de la vérité- et les tenants d'une enquête indépendante. 

Le quotidien Le Monde, Radio France Internationale, et la télévision publique suédoise ont eu accès à des milliers de documents confidentiels des Nations Unies. Deux journalistes se sont attelés à compulser la moindre note. Joan Tilouine du Monde et Sonia Rolley, ancienne correspondante de Radio France Internationale à Kinshasa

Sonia Rolley était d'ailleurs en reportage dans la même région en mars 2017.  Elle travaillait sur le sujet qui intéressait les experts : les fosses communes. Dans cette région du Kasaï, les forces gouvernementales affrontent les paysans de la région et les milices locales.  Kamuina Nsapu, un chef qui s'opposait au pouvoir central a été tué à l'automne 2016.  C'est le point de départ du conflit. Aujourd'hui, 4000 morts, 3 millions de personnes en insécurité alimentaire, la famine utilisée comme arme de guerre.  Mathilde Dehimi, grand reporter à France Inter s'était rendu sur place au début de l'année. Son audio-diapo reportage ici

Les miliciens sont souvent des enfants qui combattent avec des bâtons ou des vieux fusils de chasse. En face, les troupes gouvernementales tirent au lance roquette. Michael Sharp et Zaida Catalan enquêtaient sur ce sujet quand ils ont été enlevés puis tués.  

La scène est filmée. Diffusée un mois plus tard dans un studio de la radio nationale congolaise.  Une vidéo macabre de six minutes. Des hommes, la tête ceinte de bandeaux rouges, tirent à bout portant sur les deux occidentaux, leurs trois chauffeurs et leur interprète. Zaida Catalan sera décapitée par la suite. Ce meurtre sauvage est rapidement attribuée aux miliciens Kamuina Nsapu que Kinshasa présente comme des terroristes. 

L'enquête sans grands moyens et dans des conditions difficiles est menée par la cellule d'analyse de la Monusco., la mission de l'ONU en RDC.  Ils vont appuyer leurs conclusions à partir d'un témoin clé, Jean Bosco Mukanda, enseignant dans un village à 45 kilomètres de Kananga. L'homme soutient que ce sont les miliciens locaux qui ont ordonné et tué. Un des tueurs est même désigné. 

Cette simplification des faits aurait fonctionné si UNPOL, la police des Nations Unies sur place, dont le mandat est simplement coopératif, n'était pas sorti de son cahier des charges pour enquêter de son propre chef et sans en demander l'autorisation. Ils proposent d'interroger le tueur présumé, mais il disparaît, ils essaient de corroborer les dires de Jean Bosco Mukanda, mais les contradictions apparaissent. Et voilà que les enquêteurs de l'UNPOL découvre que le témoin est proche des agents de l'Etat et que l'on reconnait même sa voix sur la vidéo du meurtre. Du statut de témoin clé, il devient présumé complice voire coupable

Congo Files, ce sont les rapports que l'UNPOL a envoyé à New York et dont le Conseil de Sécurité n'a pas tenu compte, préférant la version des miliciens assassins. Ces données qui ont fuité de l'ONU proviennent de fonctionnaires de l'organisation qui n'ont pas apprécié que le meurtre de deux experts restent impunis. Congo Files implique la responsabilité de l'Etat congolais. Pour les Nations Unies, le reconnaître officiellement, c'est compromettre la mission de la Monusco aujourd'hui.  

Michael Sharp et Zaida Catalan enquêtaient sur les fosses communes. Depuis qu'ils ont été sauvagement assassinés, on ne parle plus des fosses communes. Sonia Rolley que l'on peut réécouter en podcast a quitté Kinshasa un mois plus tard. Plus rien ne sera comme avant. 

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