Quand la profession reporter est menacée dans un pays, la démocratie est directement menacée. Au Cambodge, le Cambodia Daily est étranglé, 32 radios ont été fermés, des journalistes intimidés, deux incarcérés. Daniel Bastard rentre du Cambodge où il s'est rendu pour le compte de Reporters sans Frontières.

4 septembre 2017 : “Descente vers la dictature pure et simple” en Une du Cambodia Daily. L'un des rares journaux indépendants restants du Cambodge a fermé ses portes après que le chef de l'opposition du pays ait été arrêté pour trahison.
4 septembre 2017 : “Descente vers la dictature pure et simple” en Une du Cambodia Daily. L'un des rares journaux indépendants restants du Cambodge a fermé ses portes après que le chef de l'opposition du pays ait été arrêté pour trahison. © AFP / Tang Chhin Sothy

Le journaliste Daniel Bastard vient de rentrer du Cambodge. Les signaux qui viennent de Phnom Penh ne sont pas bons. A l'approche des élections, le principal journal de la presse indépendant, le Cambodia Daily a été acculé financièrement par les autorités, 32 radios ont été fermées, les journalistes sont intimidés, deux d'entre eux ont été incarcérés, Oun Chhin et Yeang Sothearin reporters de Radio Free Asia. Au Cambodge, Daniel Bastard a enquêté. Un travail de terrain minutieux qui aboutit à la rédaction d'un rapport pour le compte de Reporters Sans Frontières, rapport à découvrir en intégralité ici. 

Bien sur, Phnom Phnom Penh ne vit pas les terribles heures des Khmers rouges il y a quarante ans, cette dictature militaro-communiste qui en quatre années a décimé le quart de la population cambodgienne, mais le péril d'une dérive autoritaire commence toujours par une presse muselée et des opposants emprisonnés ou contraints à l'exil. 

Comme l'explique Daniel Bastard, le Cambodia Daily, connu pour le sérieux de ses enquêtes d'investigation, journal réputé et indépendant s'est vu redevable en septembre dernier d'une taxe de 6 millions de dollars. Une taxe qui sort de nulle part, imposée par le Ministère des Finances du jour au lendemain. Dans l'incapacité de payer, la publication du quotidien a été arrêtée le 4 septembre.  Dans le même temps, les radios ont été fermées et les partis politiques susceptibles d'emporter des voix aux prochaines élections sont harcelés. 

Au Cambodge, toute comparaison avec la période des Khmers Rouges apparait dérisoire, mais pour RSF, il ne faut pas sous estimer le climat qui règne dans le pays en ce moment.   Hun Sen, premier ministre depuis 20 ans, dans les cercles du pouvoir depuis 30 ans, est accusé par ses détracteurs d'avoir truqué les dernières élections. Les ONG ne vont pas jusque là, mais parle d'intimidations avérées déjà sur la presse et l'opposition. Aujourd'hui, le curseur est poussé un peu plus loin et sans atteindre les niveaux de la purge en Turquie, le harcèlement mené soulève des inquiétudes légitimes. 

Les médias sont concentrés dans les mains d’une poignée de  magnats affiliés au parti au pouvoir. Les quatre principales chaînes de télévision,  qui cumulent 80% de l’audience, sont dirigées par des membres ou des  proches du gouvernement. Surtout, il revient au ministère de l’Information de décider de façon  totalement opaque de l’attribution des licences de diffusion ou des  cartes de presse, en lieu et place d’un organe de régulation  indépendant.  

Les jeunes générations se tournent vers l'Internet. En 2017, 40 % des jeunes Cambodgiens s'informaient par Facebook (le chiffre fait frémir), mais ce que révèle l'enquête de Daniel Bastard, c'est la mise en place en octobre d'une fonctionnalité intitulée “Explore”, qui relègue les contenus  d’information indépendante dans un espace secondaire et peu accessible.  L’effet a été radical. En quelques jours, la page Facebook en khmer du Phnom Penh Post, le dernier quotidien indépendant du pays, a perdu 45% de ses lecteurs, et le trafic a baissé de 35%.

Autre fait étrange, la popularité de Hun Sen sur la scène internationale numérique. 9 millions de like, ce qui le place en troisième position derrière Donald Trump et le premier ministre indien Narendra Modi, et loin devant Emmanuel Macron.  L'ancien chef de l'opposition actuellement en exil vient de déposer un recours devant un tribunal fédéral de San Fransisco contre Facebook. Il veut obliger le réseau social à divulguer le fait qu'Hun Sen ait acheté des "fans virtuels", des fermes numériques en vue d'asseoir son autorité.

Daniel Bastard s'entretient avec Eric Valmir, chef du service reportage de France Inter. Une conversation à réécouter dans sa version longue et audio en podcast, ou à regarder ici en vidéo (en version courte).  

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